Chez la Reine, le roman d'Alexandre Mc Cabe, n'est pas une oeuvre engagée. C'est plutôt une oeuvre qui explique l'engagement. La position qu'adopte l'écrivain se situe à l'opposé de la démagogie oudu discours manichéen

Chez la Reine, d'Alexandre Mc Cabe: au commencement était la langue

Je ne doute pas une seconde de la sincérité de Pauline Marois, de François Legault ou de Philippe Couillard. Je constate par contre qu'ils ont tous les trois davantage de facilité à étaler des chiffres et des statistiques qu'à exprimer ce qui pousse chacun d'eux à s'engager à l'endroit du service public.
On dirait qu'il n'y a que Françoise David qui sache, en dehors de toute partisanerie, traduire certaines aspirations qui pourraient être aussi bien les vôtres que les miennes. Appelons cela les vraies «vraies affaires». Je vous raconte tout ça parce que j'ai le sentiment que la lecture du livre d'Alexandre Mc Cabe est pour beaucoup dans cette perception.
Chez la Reine n'est pas une oeuvre engagée. C'est plutôt une oeuvre qui explique l'engagement. La position de l'écrivain se situe à l'opposé de la démagogie ou du discours manichéen. Il n'y a ni bon ni méchant, ni rouges ni bleus, seulement un grand-père qui va bientôt quitter ce bas monde et un petit-fils qui découvre peu à peu une manière d'y faire son entrée. Il y a aussi tout ce qui relie et qui sépare les deux personnages, la langue, les rituels, le folklore ou la foi.
Ce livre parle d'un pays, d'un peuple et de ses poètes. Ouvert sur le monde, il s'inspire aussi bien de Gaston Miron que d'Albert Camus, de Michel Tremblay que de Marcel Proust. Entrevue.
Q Alexandre Mc Cabe, comme le titre de votre premier roman l'indique, celui-ci se déroule chez «la Reine», surnom donné à la tante du narrateur qui habite dans le rang Balbec à Sainte-Béatrix, près de Joliette. Non seulement ce rang existe pour vrai, mais vous y avez grandi. Or, Balbec, comme on sait, est un des lieux imaginaires d'À la recherche du temps perdu. Rien d'étonnant à ce qu'on sente chez vous l'influence de Marcel Proust.
R C'est une coïncidence extraordinaire, en effet! Proust, dans ma tête, c'est le plus grand, c'est ce que j'ai lu de plus fabuleux. Je le lis tranquillement, parce que chaque fois, c'est une charge immense. Je me dis que j'en ai pour toute une vie. Deux ou trois pages équivalent à des dizaines de livres qui se font présentement, sans vouloir blesser personne. C'est sûr que je me suis essayé, mais très, très modestement, des fois, à des phrases un peu plus proustiennes...
Q Ces passages travaillés avec soin tranchent avec certains des dialogues qu'on dirait sortis de chez Michel Tremblay...
R Oui. Je pense que ces langues-là peuvent coexister dans une oeuvre. J'ai voulu montrer que le joual est la langue de mon grand-père, qui a eu une fille, qui à son tour a donné naissance à un fils, qui lui-même essaie d'utiliser la langue de Proust. Je ne cherche pas à montrer la supériorité de l'une par rapport à l'autre, mais la poésie de l'une et de l'autre. Dans les années 60, 70, on a essayé de faire du joual une langue littéraire, pas pour s'y enfermer, mais pour se regarder tels que nous sommes et pour pouvoir aller de l'avant. La langue française nous appartient. On a le droit de l'utiliser sous toutes ses formes, dans sa diversité, dans sa beauté. La conquérir, c'est se conquérir soi-même.
Q Comme Proust, vous aimez creuser jusqu'au fond des choses et des nuances...
R La littérature m'a permis de mettre des mots sur une beauté dont je n'aurais pu témoigner sans la langue française. C'est un hommage aux mots qui me permettent de dire mon royaume. Si je le garde au-dedans, il va éventuellement disparaître. Mais, comme je le dis à la fin de mon roman, «si je le réussis, ce sera l'histoire d'un homme et d'un royaume qui cessent de mourir».
Q Dans une scène, Victor Proteau, l'un de vos personnages, dresse un portrait saisissant de Lucien Bouchard, qu'il compare à «un seigneur dans une société qui se refuse à la grandeur». On dirait qu'ici, vous touchez vraiment au bobo...
R Lucien Bouchard est un personnage qui me fascine. On peut aimer ou ne pas aimer certaines facettes de sa personnalité, mais il reste incontournable pour comprendre l'histoire québécoise des dernières, pour entre autres comprendre le 10 % qu'il est allé gagner en 30 jours [lors de la campagne référendaire de 1995].
Q Victor Proteau lance également une prophétie. En parlant du narrateur, il dit: «Ce jeune-là et puis d'autres comme lui vont aller plus loin que Lévesque pis que Bouchard. Eux autres, ils vont réussir. On s'ra pas là pour voir ça, mais j'vous l'dis, ils vont réussir. I'en auront pas d'complexes.» Il s'agit d'une prise de position très affirmée. C'est la vôtre?
R C'est celle de mon personnage. L'auteur, lui, essaie de porter toutes les contradictions, de tout contenir. Le notaire Desjardins [un fédéraliste] n'est pas le méchant, c'est seulement quelqu'un qui a une opinion différente. Par ailleurs, quand le grand-père dit qu'il n'aime pas Lucien Bouchard et qu'il aurait voté pour Chartrand, on retrouve les tiraillements du mouvement souverainiste.
Q La politique vous intéresse?
R Je me passionne pour l'oeuvre de ceux qui ont fait se rapprocher la littérature et la politique. C'est le cas de Miron, de Camus, de Neruda, de Godin. Il y a un vers de Miron que j'adore: «Je ne chante plus, je pousse la pierre de mon corps.» Si j'avais à définir la littérature québécoise, ce serait avec ces mots-là, dans la mesure où il n'y a rien d'acquis, qu'on est toujours à construire une littérature, et que son sort reste lié à celui du Québec. Je pense que si le pays n'advient pas, la littérature va finir par mourir. Pas demain matin, mais éventuellement.