Après avoir soufflé dans son saxophone ténor Charles Lloyd, qui arborait tuque, verres fumés, foulard et veston a troqué son instrument pour la flûte.

Charles Lloyd: plus d'un tour dans son saxo

CRITIQUE / La visite d'un musicien aguerri comme Charles Lloyd vient avec son lot d'attentes de la part du public. Du haut de ses 77 ans, le jazzman pourra se targuer d'y avoir répondu sans le moindre mal, hier au Palais Montcalm, avec un spectacle à la fois sensible, coloré et généreux.
Ces jours-ci, c'est avec un quartette bien particulier que tourne Charles Lloyd. Le saxophoniste et flûtiste évolue en effet avec le réputé Bill Frisell à la guitare, ainsi qu'avec le bassiste Reuben Rogers et le batteur Eric Harland. Le public de Québec a d'ailleurs été choyé, puisqu'il a eu droit à la seule halte de la formation dans la Belle Province.
Le groupe n'a pas été long à démontrer de quel bois il se chauffait et comment il savait varier les plaisirs. Après avoir soufflé dans son saxophone ténor tandis qu'Harland était une véritable tempête derrière sa batterie, le leader, qui arborait tuque, verres fumés, foulard et veston a troqué son instrument pour la flûte. Déjà, les sourires fusaient au sein de la troupe, qui affichait une belle cohésion. Ça ne faisait que commencer, puisque d'une piste à l'autre, la bande nous amenait toujours plus loin, notamment avec l'excellente Requiem, où Lloyd et Frisell agissaient en parfaite complémentarité, le second répondant au premier et sachant invariablement meubler l'espace, que ce soit avec des arpèges ou des accords, entre quelques lignes solos.
Mémorable La Llorona
C'est avec sa version de La Llorona que Lloyd a véritablement mis la foule au creux de sa main - un titre qu'il vient d'enregistrer une seconde fois avec son présent quartette, augmenté de Greg Leisz sur l'album I Long to See You. L'artiste américain a le don d'interpréter son matériel avec une grande sensibilité et cette interprétation visait directement le coeur. Amorcée en douce, elle a pris l'allure d'un long crescendo où Lloyd était en transe, allant jusqu'à troquer son saxo à un certain moment pour s'emparer de percussions. La foule a réservé une belle ovation, pleinement méritée pour ce titre. On n'était alors qu'au premier quart du spectacle et le magicien de la note bleue avait encore d'autres tours dans son saxo...
Il s'est lancé dans Nu Blues, où Rogers a servi un solo bien bâti, accords compris, puis Harland y est allé de ses prouesses, prenant l'allure d'une pieuvre sans que rien ne semble forcé.
Veine mélodique
Dans une veine mélodique, Lloyd nous a gratifié de la superbe Shenandoah, où encore une fois la sensibilité était au menu et où Frisell a brillé par sa complémentarité. Il s'est aussi permis un segment quasi incantatoire avec Sombrero Sam, où il tournait autour d'Harland tel un shaman. Il y avait une dose d'humour à la performance, aussi: Harland a fait usage de toutes les percussions possibles, y compris de ses joues!
Quand le quartette a franchi le fil d'arrivée, la foule a immédiatement réclamé un rappel, puis un autre. Une occasion de plus de constater la diversité du répertoire proposé, mais toujours avec cohérence et unité: entre deux titres originaux, Lloyd et ses complices ont défendu une savoureuse lecture d'In My Room des Beach Boys - groupe avec lequel le saxophoniste a déjà joué - et une délicate version de You Are So Beautiful.
Comme si la musique était sa fontaine de jouvence, Charles Lloyd a semblé rajeunir à chacune des pièces qu'il jouait. C'est ainsi qu'il a terminé le premier rappel en tirant la langue, tel un gamin!
Un spectacle de haut calibre, où le plaisir qu'avaient les musiciens, sur les planches, n'avait d'égal que celui de la foule, qui savourait ce qui lui était proposé.