Une vue de Québec en 1912. À cette époque, la tour centrale du Château Frontenac n'avait pas encore été bâtie.

C'était la Belle Époque

Après un début de saison difficile, les Bulldogs prennent la tête du classement à la mi-février, en route vers une première Coupe Stanley.
Les journaux en font grand état. L'Action sociale décrit qu'une «foule nombreuse» se rassemble devant les commerces qui affichent en vitrine le pointage des matchs en cours, obtenu par télégraphe.
Devant le tabaconiste Jos Hunt, rue Saint-Jean, «il y avait une foule telle que les tramways pouvaient à peine passer. Le magasin était rempli et à la porte, la foule bloquait la rue».
Le 3 mars, des milliers de partisans accueillent les héros à la gare de train du Canadien Pacifique et les portent en triomphe dans la côte du Palais jusqu'à l'hôtel Victoria.
Trois jours plus tard, la nouvelle du championnat se répand dans les quartiers et on célèbre dans les rues en entonnant une version remaniée du succès What's the Matter with Father.
Cette image d'une ville en liesse célébrant la Coupe Stanley doit cependant être nuancée.
La réalité est que les citoyens francophones, majoritaires à Québec depuis le départ de la garnison britannique en 1871, sont plutôt indifférents aux succès des Bulldogs, analyse l'historien Jean-Marie Lebel, qui s'est beaucoup intéressé à cette période. Le «sport spectacle» est une affaire de «bourgeois anglophones», explique-t-il.
Les propriétaires, les administrateurs et les joueurs sont anglophones et ce sont majoritairement des anglophones qui vont les applaudir devant les commerces tenus par des anglophones ou au Quebec Skating Rink, l'aréna privé des Plaines.
Quelques élites francophones gravitent bien autour de l'équipe, comme le maire Napoléon Drouin, nommé président honoraire du club à l'automne 1911.
Mais les francophones n'ont pas encore leur place dans le hockey de haut niveau.
Ils patinent pourtant depuis le début de la colonie. Assez qu'en 1748, l'intendant Bigot lance une ordonnance pour interdire le patinage dans les rues de Québec.
Mais en ce début de siècle, les francophones sont confinés aux «ronds de patinage» de leur quartier ou aux équipes de collège et d'université. Une partie du clergé s'oppose encore à toute forme de sport.
L'équipe de hockey de l'Université Laval à Montréal, qui aspire à la Ligue interuniversitaire, sera longtemps bloquée par Toronto, avant d'être admise en 1908.
Il faudra l'appui des Irlandais catholiques pour que les Canadiens-français aient finalement accès aux grandes équipes.
L'alliance des catholiques francophones et irlandais contre les anglo-protestants conduira à la fondation des Canadiens de Mont­réal en 1909.
On parlera bientôt des «Flying Frenchman» et le hockey devient enfin le sport national, devant la crosse et la raquette.
À l'hiver 1912, les notables francophones ont autre chose en tête que les succès des Bulldogs.
Ils préparent pour juin le Congrès de la langue française, qui sera le véritable événement de l'année, relate l'historien Lebel.
Québec ayant perdu son statut de métropole, elle se découvre une «nouvelle raison de vivre» et devient le «bastion de la langue française en Amérique».
Plusieurs centaines de délégués venus du Canada et des États-Unis débarquent à Québec. La plupart ont pris le train de la Rive-Nord jusqu'à la gare du Canadien Pacifique (gare du Palais).
Les réunions ont lieu à l'Université Laval (Séminaire de Québec) et au parlement (bâti en 1886).
L'événement est solennel, populaire et festif avec des messes, des parades, des banquets, des discours et des divertissements.
Le dîner de clôture est tenu, comme on le ferait encore au­jour­d'hui, dans la salle des fêtes du Château Frontenac.
La vocation touristique de Québec est déjà re­connue, même s'il faudra attendre 1926 pour voir pousser l'imposante tour centrale du Château, devenue indissociable de l'image de Québec.
Les visiteurs qui ont marché les rues du Vieux-Québec et de Saint-Roch ce printemps-là reconnaîtraient aujourd'hui l'essentiel de ce qu'ils ont vu à l'époque.
La papetière Anglo Pulp (1927) et l'édifice Price (1930) n'y sont pas encore, mais ce sont les mêmes tracés de rue, la même toponymie, les mêmes immeubles et maisons; parfois les mêmes bannières commerciales : Simons, Tabagie Giguère, Laliberté, Pharmacie Brunet, Le Soleil, Épicerie Moisan.
Les transformations les plus radicales (et les plus contestées) viendront plus tard : boulevard Charest (1933), autoroute Dufferin-Montmorency (1972) et aménagement de la Colline parlementaire.
Lorsque Napoléon Drouin arrive à la mairie en 1910, Québec est en pleine expansion.
Saint-Sauveur est annexée depuis 1888 et la population dépasse 75 000 personnes avec l'annexion de Saint-Malo (1907) et Limoilou (1909).
Le centre se resserre, pendant que la banlieue reste un «tissu discontinu» où chaque bourg a sa vie propre, ses brasseries, ses services.
Au-delà de Belvédère, ce sont encore des terres agricoles. Le territoire de Québec s'arrête à Salaberry, mais Ville-Montcalm sera bientôt annexée à son tour (1913).
L'ancienne frontière de la rue Salaberry a laissé des traces jusqu'à aujourd'hui : elle départage les adresses Est et Ouest sur les grandes artères comme René Lévesque ou Grande Allée.
La dernière moitié des années 1800 a été difficile pour Québec. L'ouverture de la voie maritime a sonné le déclin du port, la fin des grands chantiers navals et de l'accueil massif d'immigrants.
Le port de Québec, qui concurrençait jusque-là ceux de Boston et de New York comme porte d'entrée en Amérique, n'est plus dans le coup.
Le développement du rail sur ­la Rive-Sud et les retards dans la construction du pont de Québec ajoutent aux difficultés.
«L'étoile de Québec pâlit», note l'historien Réjean Lemoine.
La Ville s'est endettée pour construire un aqueduc vers le lac Saint-Charles et ses infrastructures ne valent guère mieux qu'au «Moyen Âge», décrit M. Lemoine.
Absence d'égout collecteur, logements insalubres, taux de mortalité infantile à 33 %, lait de piètre qualité, etc.
Les familles s'entassent dans des logements d'une ou deux pièces et demie, renchérit l'historien Jean Provencher.
La principale industrie de Québec, la chaussure, montre des signes d'essoufflement. On avait compté jusqu'à une trentaine de manufactures et plus de 3000 ouvriers en basse ville.
Ils descendaient des faubourgs le matin avec leur boîte à lunch. La vie de la ville était rythmée par le son des sirènes des quarts de travail des manufactures.
La concurrence extérieure force les employeurs à réduire les salaires, ce qui provoque grèves et lock-out et donne naissance à des syndicats ouvriers que soutiendra l'Église, à condition qu'ils soient catholiques.
Malgré la vie difficile, Québec entre ces années-là dans la «modernité». On pave les rues et distribue l'électricité à ceux qui veulent et peuvent payer.
Le maire Drouin profite de l'élan donné par son prédécesseur, Simon-Napoléon Parent, qui fut à la fois maire de Québec et premier ministre.
Conjoncture heureuse, le premier ministre du Canada, Wilfrid Laurier, est aussi à l'époque député de Québec (1896 à 1911).
L'élan se poursuivra jusqu'au-delà de la Grande Guerre de 1914.
Pour se faire pardonner de ne pas l'avoir choisie comme capitale du Canada, l'ex-premier ministre McDonald avait donné à Québec l'arsenal militaire.
Lorsqu'éclate la guerre, les industries de fabrique de munitions font fortune. «Les guerres sont payantes pour Québec», observe l'historien Lebel.
Ces années seront pour Québec «la belle époque», note Jean Provencher. Lebel parle aussi de «la belle époque de 1894-1918».
Napoléon Parent est passé à l'histoire comme un des grands maires de Québec. «Un maire immense», commente Jean-Marie Lebel, à côté duquel son successeur Napoléon Drouin paraîtra petit.
Québec doit à Parent l'hôtel de ville de la rue Desjardins (1896), le premier grand parc public, Victoria (1897), la première bibliothèque (1897), la première ligne de tramway électrique (1897), la mise en chantier du pont de Québec (1900).
Parent est en poste pour les fêtes de 1908, dont l'historien Jean-Marie Lebel dira ceci : «Les fêtes du tricentenaire [...] éblouissent [...]. Au lendemain de [ce] succès éclatant, des sentiments de fierté et de confiance animaient bien des gens de Québec».
Napoléon Drouin vient d'une famille modeste, installée dans Saint-Roch, et n'a qu'un cours primaire. Il n'est «pas un grand tribun», ni un «politicailleux», décrit M. Lebel.
Contrairement à des collègues qui ont d'autres ambitions, il fera toute sa carrière politique à l'hôtel de ville.
D'abord comme conseiller de Saint-Roch où il est élu en 1896 puis réélu six fois sans opposition. Puis à la mairie de 1910 à 1916.
Homme d'affaires prospère, il est le président fondateur de l'usine de tabac Rock City.
Il saura s'allier aux élites de l'Église et du Parti libéral et va même «s'acoquiner avec les syndicats catholiques d'ouvriers», commente Réjean Lemoine.
Son programme : gel des taxes, amélioration du service d'aqueduc et d'incendie, création de bains publics et de bibliothèques.
Il souhaite aussi que tous les citoyens puissent voter, même les locataires (cela n'arrivera finalement qu'en... 1965).
Trois réalisations du maire Drouin ont un écho jusqu'à aujourd'hui, pas nécessairement pour les mêmes raisons :
- création du parc de l'Exposition (devenu ExpoCité);
- construction du pont Drouin (1912) et abolition du péage sur les ponts menant à Limoilou;
- création d'un régime de pensions pour les officiers municipaux.
La presse du début de siècle est vigoureuse et critique. Québec compte alors trois quotidiens francophones (Le Soleil, L'Événement et l'Action sociale) et deux anglophones (Le Chronicle et le Telegraph).
À l'hôtel de ville, il n'y a ni comité exécutif ni parti politique. Des comités font rapport au conseil sur les enjeux de la ville; pour faire passer un projet, maire et élus doivent débattre publiquement et convaincre leurs collègues.
Les débats étaient «plus transparents» et la Ville, «plus démocratique», croit Jean-Marie Lebel.
Le maire Drouin a généralement bonne presse, mais on lui fait aussi des critiques sur la dette de la Ville et ses valeurs éthiques.
Lorsqu'il se représente pour un troisième mandat, le maire écrit aux contribuables : «Comme le ferait tout homme d'honneur à ma place, je me refuse absolument à partir en malfaiteur...»
Il parle d'une campagne de «vagues insinuations, de sous-entendus, de soupçons plus ou moins voilés» qui concernent «l'exécution de travaux de pavage, de ponts, d'éclairage».
Il demande la «permission de rester à mon poste jusqu'à ce que toutes ces améliorations aient été terminées».
Estimant avoir été traité injustement, il écrit au Chronicle.
«Monsieur le Rédacteur, à mon arrivée à Québec on attire mon attention sur un article de votre journal en date du 7 courant, intitulé "Quebec Tax Payers Are Alarmed Over Big Expenditures"...
«Cet article est de nature à alarmer le public si vous ne lui faites pas connaître comment et pourquoi cet argent a été dépensé.» Suit une longue démonstration des dépenses de la Ville qu'il demande au journal de publier.
La ville de Québec a beaucoup changé en 100 ans. Mais la politique, pas tant que cela.
Chômeurs, à vos pelles!
En une du Soleil de ce jour-là, la description d'une «forte tempête qui fait rage depuis samedi dernier à Québec... Depuis 48 heures le service des tramways est dans un complet désarroi. Les balais électriques travaillent sans interruption. Le vent de nord-est sévit avec violence. Le fleuve en face de la ville est couvert de glaces épaisses et les Québécois pourraient revoir les ponts de glace d'autrefois pour peu que cela se continue».
Au lendemain de la tempête, il faudra bien sûr déneiger.
Les chômeurs qui veulent gagner quelques sous se portent volontaires à la porte de l'hôtel de ville avec leur pelle de bois. On les dirige là où on a besoin d'eux. À Montréal, la formule est si populaire qu'on fixera une règle pour donner la chance à tous de toucher ­un revenu. Après deux jours, il faut céder sa place à un autre.
L'ère de glace
Il n'y a encore ni frigo ni glacière électrique, l'électricité ne servant qu'à éclairer. Pour la conservation, il faut aller découper la glace sur les plans d'eau - rivière Saint-Charles, lacs de la région. On manipule les blocs avec de grosses pinces. La plus belle glace provient de la baie de Beauport où on peut compter jusqu'à 300 travailleurs en même temps, rapporte l'historien Jean Provencher. La glace est acheminée aux compagnies de transport, hôtels et commerces. On trouve aussi un entrepôt de glace dans chaque quartier de la ville et des marchands vont de porte en porte vendre les blocs de glace pour les glacières maison.
Le premier gratte-ciel
Le premier «gratte-ciel» de Québec est inauguré en 1912 sur la rue Saint-Pierre, la «Wall Street» de Québec avec ses édifices en pierre de taille où logent banques, courtiers, assureurs, notaires, avocats et commerçants. Inspiré par l'École d'architecture de Chicago, l'immeuble fait neuf étages. C'est le plus haut et le plus moderne de Québec. Il abrite les bureaux de la Dominion Fish&Fruit Limited, spécialisée dans les poissons frais, salés et fumés. On y retrouve aujourd'hui l'hôtel Germain-Dominion.
Un maire, une Rock City
Né à l'île d'Orléans en 1862, Olivier-Napoléon Drouin est tout jeune lorsque sa famille déménage dans Saint-Roch et y ouvre un commerce d'épicerie. À la mort du paternel, le futur maire de Québec fonde en 1899 avec ses frères la Rock City Tobacco, la grande manufacture de tabac et de cigarettes, qui a survécu jusqu'à aujourd'hui, rue Dorchester, face au parc Victoria. La Rock City deviendra alors le plus grand fabricant de tabac au Canada. L'usine emploie 500 personnes, en majorité des femmes, et compte 25 représentants dans tout le pays. On y fabrique des dizaines de marques de cigarettes et de cigares, dont les populaires Rose Quesnel, Sweet Rose, Bluebird et Britannia.
Des autos à trois vitesses
L'usage de l'automobile se répand rapidement : 87 autos en circulation en 1911; 316 en 1913; 1231 en 1917 et plus de 10 000 dans les années 20.
La toute première voiture à moteur à Québec : une Léon Bollée que le chirurgien-dentiste Henri-Edmond Casgrain avait importée de France en 1897. Lorsque celui-ci l'avait mise à l'essai sur le chemin Sainte-Foy,
en banlieue de Québec, son passager avait constaté que «l'effet était vertigineux», relate l'historien Jean Provencher sur son blogue (1). La voiture avait trois vitesses : 5 m/h, 9 m/h et 18 m/h. Le premier accident d'auto mortel à Québec survient en octobre 1908 lorsqu'une jeune fille
de 17 ans est renversée par une voiture qui arrive sur elle à «vive allure»... à 6 m/h, décrit Le Soleil. Une section locale du Club automobile est fondée à Québec en 1912 par l'homme d'affaires Frank Carrel, qui avait aussi été quelques années plus tôt à l'origine du premier Carnaval de Québec.