Dans les années 50, Juliette Dumont a pratiqué 290 accouchements en 4 ans.

Cent ans de sollicitude

C'est agaçant, cette manie qu'on a de vouloir réinventer le bouton à quatre trous. En oubliant même qu'il a déjà existé. C'est ce qui se passe avec les superinfirmières. Rien de nouveau sous le soleil, il y en a déjà eu au Québec. Juliette Dumont en sait quelque chose, elle a pratiqué presque 300 accouchements.
Dans les années 50.
Juliette, que tout le monde appelle Julie, aura 95 ans samedi prochain. Pas de lunettes, pas de marchette, toute sa tête. Elle habite seule depuis 16 ans dans un petit studio de La Champenoise, reçoit sa fille de 69 ans à souper tous les mardis et les jeudis. Elle est prête à mourir, mais pas pressée.
D'aussi loin qu'elle se rappelle - et elle se rappelle très loin -, elle a toujours voulu être infirmière. Née Jourdain aux Islets-Caribou, un village de pêcheurs de la Côte-Nord, elle s'est exilée en Abitibi pour pratiquer «dans les colonies». Elle est arrivée à Saint-Dominique-du-Rosaire toute seule dans la jeune trentaine. «Je me suis trouvée une belle maison, c'était comme un château. J'ai fait mon bureau, ma salle d'attente, ma petite pharmacie, j'ai placé mes affaires.» Elle a soigné ses malades.
Elle était souveraine dans sa colonie. Faisait ses visites le soir, prenait soin de son monde. Pour les gros cas, il y avait cinq médecins à Amos. Elle faisait tous les accouchements à domicile. «Mon premier accouchement, c'était à une heure de route. J'ai prié tout le long. Quand je suis arrivée là, la femme m'a dit que ses accouchements étaient durs, que ça prenait du temps. Ça a bien été. C'était comme un miracle.»
J'ai regardé les mains de Julie. De belles mains avec de beaux grands doigts. De jolis ongles manucurés.
Elle a accouché une fois et une autre. «J'en ai fait 290 en 4 ans.» Je suis certaine qu'elle se souvient de tous ces accouchements dans les moindres détails. Jamais perdu une femme ni un enfant. «Une fois, une femme voulait que je l'accouche. Elle avait deux filles, elle voulait un garçon. Elle avait de l'argent, je lui ai dit d'aller accoucher à l'hôpital. Son gars est mort. Je ne me le serais pas pardonné.»
Déjà, les médecins étaient un peu frileux quand Julie s'approchait trop de la ville. «J'ai fait des accouchements près d'Amos, mais ça faisait des histoires avec les médecins. Une fois, une femme m'a appelée pour que je vienne l'accoucher. Je lui ai demandé d'appeler les cinq médecins avant, ils lui ont tous dit de venir à l'hôpital, qu'ils n'iraient pas chez elle. Elle avait 12 enfants. J'y suis allée.»
Son territoire arrêtait «à trois milles d'Amos».
Même si elle «n'était pas venue là pour se marier», la «garde-malade» de la colonie est tombée dans l'oeil du pharmacien, Étienne Dumont, veuf, père monoparental. «Mon amie Paulette le trouvait de son goût, je leur ai organisé un souper et je suis partie faire mes visites. Je suis revenue à 8h, ils n'avaient pas encore soupé. Ils m'attendaient. À la fin du repas, je suis allée faire la vaisselle pour les laisser parler ensemble, mais Étienne est venu faire la vaisselle avec moi...»
Elle se rappelle qu'elle avait cuisiné du poulet.
Ils se sont mariés quelques mois plus tard, elle est devenue la femme du pharmacien. Il ne voulait pas qu'elle travaille, elle ne l'entendait pas comme ça. Elle a travaillé avec son mari pendant 14 ans. Ils habitaient au-dessus de la pharmacie, se sont bâti un chalet «de 22 pièces» à La Corne, où ils ont passé du bon temps.
Ironiquement, Julie ne pouvait pas avoir d'enfant, on avait dû lui enlever l'utérus longtemps avant. «On en a adopté trois, je les voulais chauds. Le premier avait 19 jours, le deuxième, un an après, avait 20 jours, le troisième, deux ans plus tard, avait 24 jours.» Elle était dans la jeune quarantaine. Avec Suzanne, la fille d'Étienne, ils ont donc élevé deux gars et deux filles. «Ils n'ont jamais été des bébés adoptés.»
Ils viennent la voir souvent. Quand Julie a voulu faire les démarches pour retrouver les parents biologiques de ses enfants, ils ne voulaient rien savoir. «Maman, t'es folle! On n'est pas intéressés!»
Est-ce qu'elle pensait vivre aussi longtemps? «Je n'ai jamais pensé à ça. Je suis obligée de penser que j'ai oublié de mourir! Je suis bien prête à partir, mes choses funéraires sont préparées et payées. En attendant, je fais des projets. Je vais aller au 100e d'Amos l'an prochain. J'aime la vie, j'ai toujours aimé la vie. J'ai toujours trouvé que c'était beau, malgré certains moments terribles.»
Il y en a eu. Elle se rappelle son premier amour, elle avait 20 ans. Ils étaient fiancés, il est mort noyé en faisant la drave. Ça lui a pris 10 ans pour s'en remettre, a failli entrer chez les soeurs, est entrée dans l'armée. Son Étienne est mort d'un cancer en 1984. Quand elle repense à ces moments, elle en parle doucement. Elle ne pleure pas.
La seule fois où elle a éclaté en sanglots pendant notre rencontre, c'est en se rappelant le jour où elle a eu son diplôme d'infirmière. Elle a pris un mouchoir, la gorge nouée par l'émotion. Par le bonheur. C'est peut-être une partie de la recette pour vivre vieux, quand les joies, plus que les peines, remontent en torrents pour irriguer le temps qui passe.