Louise Desmeules est épithésiste. Elle recrée des parties de visage, en silicone, qu'elle peint amoureusement jusqu'à ce que la couleur épouse la peau.

Ce nez que vous ne sauriez voir

L'homme est sorti du bureau de Louise Desmeules heureux. Il a couru à la quincaillerie acheter quelques bricoles. Aussitôt revenu à la maison, il a appelé Louise. Il était euphorique. «Grâce à vous, personne ne m'a regardé».
Il avait maintenant un nez.
C'est ce qu'elle fait dans la vie, Louise. Des nez, des oreilles et des yeux pour ceux qui n'en ont pas, parce qu'ils les ont perdus, parce qu'ils n'en ont jamais eus. La plupart du temps, c'est le cancer qui grignote une partie de visage, qui chipe l'oeil, qui défigure. Le pire, ce n'est pas d'être défiguré. C'est d'être dévisagé.
Louise est épithésiste. À partir d'un moule, elle recrée une partie du visage, en silicone, qu'elle peint amoureusement jusqu'à ce que la couleur épouse parfaitement la peau. Elle est la seule à faire ça au Québec, à l'Hôtel-Dieu, depuis une douzaine d'années. Ils sont une dizaine au pays, autour de 300 sur la planète. Quand elle fait une prothèse, elle fait une oeuvre d'art. Elle fait oeuvre utile.
Louise mesure l'importance de son travail quand vient le temps d'accrocher la prothèse au visage. «Il y en a qui viennent avec leur conjoint, leurs enfants, c'est un grand jour. C'est très intense. Au début, c'était comme trop, j'avais de la difficulté avec ça, de me sentir idolâtrée. Ces soirs-là, j'arrivais exténuée à la maison. Avec le temps, j'ai appris à me protéger. Ça donne de l'essence pour continuer».
Elle l'a compris en 2006, quand le cancer lui a bouffé un sein. Elle porte une prothèse «commerciale» pas ajustée du tout à sa poitrine éclopée. «Quand je suis allée chercher ma prothèse à Place Fleur de Lys, j'ai compris la reconnaissance des gens à qui je faisais des prothèses, de pouvoir remplacer ce qu'on a perdu. Ça a fait "wow", c'est important ce que je fais!»
Le plus difficile, c'est l'oeil. «Il y a quelque chose qui passe là-dedans, c'est l'âme. Le défi, c'est d'aller chercher ça. D'aller chercher les émotions. J'essaye de sentir la personnalité de la personne, si elle est plus sérieuse ou si elle est toujours souriante. Je vais faire un oeil qui laisse paraître ça.» Cet oeil ne verra pas, il ne clignera pas non plus. Il sera une seule chose, le miroir de l'âme.
Il sera aussi un pied de nez à la maladie, qui écorche déjà assez en dedans.
Pendant sa convalescence, elle a fait du ménage à la maison. Elle a trouvé un vieux coffre antique, bourré de tissus et de babioles. Au travers, elle a trouvé la robe de baptême de sa fille. Tout au fond, son sein droit en plâtre. Elle l'avait moulé plusieurs années avant, sans se douter qu'elle devrait le sacrifier un jour. Deux mots écrits dessous, comme une prémonition : «sein perdu». Elle s'est mise à pleurer. «Ma fille m'a dit "ton sein n'est pas perdu, tu viens de le retrouver"». Puis, Louise a relevé la tête. «Hey Loulou, tu peux faire des prothèses de seins!»
De ce côté-ci de l'Atlantique, les faux seins sont faits à la chaîne. Il y a le modèle qui colle à la peau ou celui qu'on glisse dans la pochette d'une brassière. Pour le confort, vous repasserez. Ce que Louise a en tête, c'est de fabriquer des répliques, que le sein orphelin retrouve un clone de son frangin. Elle est allée en Angleterre, où ça se fait depuis une couple d'années. Elle a fait faire un prototype, qui n'est pas totalement à son goût. Elle a «gossé» sur des modèles réduits jusqu'à ce qu'elle trouve la recette magique - et secrète - pour le silicone et la colle. «Ça ressemble à la colle du Schticky», dit-elle en riant.
Dans une jolie boîte en carton, elle sort un petit sein tout mou, qu'elle colle sur le dessus de ma main. Il reste collé. J'ai le regard de celle qui a un sein collé sur la main. Elle a le regard de celle qui réalise un rêve.
Elle est si près du but, mais très loin en même temps. Il faut trouver 250 000 $ pour financer les deux années de recherche qui permettront de mettre la chose au point. La Fondation québécoise du cancer du sein a été approchée, mais elle se fait tirer l'oreille. La fondation de l'Hôtel-Dieu regarde ce qu'elle pourrait faire. Je lui suggère de donner un coup de fil à Gilles Surprenant, à court d'idées pour redonner ses pots-de-vin à la société.
Si ça marche, Québec deviendra la capitale du faux sein sur mesure. «Ça sera une usine à Whippets», prédit Louise en rigolant.
Elle n'aurait pas prédit ça quand elle a été embauchée comme assistante dentaire en oncologie. Infirmière et maman, elle rêvait d'un poste de jour. Elle a appliqué sans trop savoir ce qui l'attendait. Ce qui l'attendait, c'est le Dr Gaston Bernier, qui faisait lui-même les prothèses à l'époque. Louise l'a «assez achalé» qu'il a flanché. Lui s'occupe de la chirurgie nécessaire à l'installation des prothèses. Ils travaillent en tandem, la formule fait école.
La mère de Louise n'aurait probablement pas prédit ça non plus. Dans son Charlevoix natal, elle s'appliquait plus à faire des bonshommes de neige que ses devoirs. Le silicone a remplacé la neige, le plaisir de modeler est resté. «J'étais pourrie à l'école. Je recevais de l'appréciation de ma mère quand je revenais avec un beau dessin, avec une sculpture en argile. Mais quand le bulletin arrivait, c'était autre chose...»
Elle a fait son petit bonhomme de chemin, choisi de devenir infirmière pour avoir un emploi assuré. Mais la bricoleuse n'était jamais loin. La voilà réconciliée. «J'ai réussi à appliquer mes forces au service des autres».
Louise fait plus d'une trentaine d'heureux chaque année. C'est bien la seule artiste dont les oeuvres sont autant exposées et qui travaille aussi fort pour que personne ne les remarque.