Ce jour de mai décisif

«Il n'y a pas de prix pour réparer des enfants démolis.»
Dans le hall du palais de justice, Frank Tremblay mesure ses mots devant les caméras.
«Très content», dit-il. Le juge a cru les témoignages des victimes des pères rédemptoristes du Séminaire St-Alphonse.
On avait compris à quel point c'était important pour les victimes que ce soit dit. Cela fait partie du processus de «guérison», estime M. Tremblay.
Le juge Claude Bouchard a été très explicite.
«Empreints de honte et de gêne, ces témoins ont décrit avec précision les gestes posés par les pères, les circonstances et les lieux dans lesquels ils se sont déroulés.
Le tribunal ne met pas en doute ce qu'ils ont relaté, bien qu'on ait tenté de faire ressortir des contradictions dans certains témoignages.»
La suite est plus incertaine.
«Pour réparer, il va falloir payer. Pardonner, prier, ça répare pas», croit M. Tremblay.
Initiateur du recours collectif, M. Tremblay réclamait plus de 1 M$ pour lui et 16 M$ en dommages punitifs pour les 75 autres victimes.
Le juge lui accorde 150 000 $. Pour les autres, ce sera 75 000 $ à 150 000 $, à charge pour elles de démontrer leurs souffrances et dommages.
Le juge remet à plus tard la décision sur les dommages punitifs.
Ceux-ci visent l'objectif social de dénoncer des actes répréhensibles, d'en dissuader quiconque et d'en punir les auteurs.
La cour estime que pour y arriver, elle doit connaître la valeur du patrimoine des Rédemptoristes. Celui-ci a été évalué à 20 M$ pendant le procès. Dans l'éventualité où les 75 victimes présumées obtenaient 150 000 $, ce patrimoine serait amputé de plus de la moitié.
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Malgré un jugement qui établit un préjugé en leur faveur, il n'y a rien d'acquis encore pour les autres victimes des Rédemptoristes.
Pour toucher le dédommagement de base, elles devront s'astreindre à des questions dérangeantes dont elles préféreraient pouvoir oublier les réponses : le détail des gestes posés contre elles, les lieux, les auteurs, la fréquence; avaient-elles déjà porté plainte ou parlé de ces gestes? À qui? Ont-elles suivi une thérapie?
Depuis les agressions, ont-elles ressenti de la colère, de la honte, de la culpabilité, de l'anxiété, une perte de confiance en soi, etc.?
Les victimes qui penseront avoir droit au dédommagement maximum devront être prêtes à affronter au tribunal les contre-interrogatoires des avocats des pères. Une épreuve de plus.
Elles peuvent désormais s'appuyer sur un jugement favorable. Mais elles sont loin d'avoir tiré un billet gagnant pour lequel il suffirait de passer au guichet pour réclamer le prix.
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Outre la crédibilité des témoignages des victimes, l'élément décisif du procès fut le récit de ce qui s'est passé le 21 mai 2008. Frank Tremblay avait rendez-vous ce jour-là avec son psychologue qu'il avait prévu «flusher», convaincu d'avoir vaincu son état dépressif des mois précédents.
Soit, lui dit alors le psy. «Mais on va aller voir c'est où que tu as perdu ton pouvoir.»
La façade s'écroule. Pour la première fois, l'enfant Frank Tremblay raconte à son psy comment le père Jean-Marie Lavoie a touché son pénis dans le dortoir un soir d'octobre 1982 et combien d'autres soirs ensuite.
Il découvre tout à coup un lien entre ses problèmes et les abus sexuels dont il a été victime. En sortant de chez le psy, il pleure comme jamais depuis 25 ans.
Dans une lettre ouverte à son agresseur qu'il fera paraître dans le journal en 2011, M. Tremblay raconte :
«Tout de suite après la première fois où tu m'as agressé, je m'étais pourtant juré que même sous la torture, je n'évoquerais jamais de toute ma vie ce qui venait de se passer...
À partir du moment où tu m'as violé pour la première fois, la bombe implantée a commencé à dégager quelque chose qui m'empêcherait d'être moi-même. Tu venais de me transformer pour le reste de ma vie.»
Le juge Bouchard comprend que jusqu'à cette rencontre du 21 mai 2008, M. Tremblay n'avait jamais pu identifier les véritables sources de ses problèmes. Il lui était donc impossible d'entreprendre des procédures judiciaires.
Pour le juge, ce n'est qu'à partir de ce 21 mai que commence à courir le délai de prescription de trois ans pour les recours civils pour des crimes sexuels antérieurs à 2013.
L'argument des Rédemptoristes est qu'il était trop tard pour le recours.
Le jugement Bouchard établit une présomption que les autres victimes des Rédemptoristes ont chacune traversé un 21 mai 2008, avant de trouver la force de parler et d'agir. Il leur reste maintenant à en faire la démonstration individuelle.