Carole Laganière
Carole Laganière

Carole Laganière pour Absences: hôtel des coeurs brisés

Éric Moreault
Éric Moreault
Le Soleil
La veille de l'entrevue, Carole Laganière a renoué avec Ines Hajrovic, au Concorde. Que cette rencontre avec une des protagonistes du touchant Absences se déroule à l'hôtel était hautement symbolique. C'est avec l'image de l'hôtel en tête, lieu de solitude ou de toutes les passions, que la réalisatrice a commencé à cogiter sur son documentaire. Et qui a pris forme en un tout cohérent regroupant l'histoire de quatre personnes qui doivent composer avec un drame inimaginable : la disparition d'un être cher.
La démarche de Carole Laganière est à la fois originale et familière. Comme le rituel qui lui a servi d'inspiration : chaque fois qu'elle se trouve dans une chambre d'hôtel, elle appelle sa mère. «Ça la fait voyager par procuration.» Plus maintenant. Sa mère souffre de l'alzheimer. Cette mémoire qui se disloque, cette absence qui devient de plus et plus envahissante, la cinéaste a voulu la jumeler à des manques plus brutaux.
Ines n'a pas vu sa mère depuis 19 ans. Nathalie Bergeron cherche sa soeur Marylin, disparue il y a cinq ans, à Québec. Et l'auteur Deni Y. Béchard enquête sur la parenté qui lui a été volée depuis son enfance. Outre l'absence, ces récits ont un point commun : la famille.
«C'est ce qui nous constitue, ce qui nous définit jusqu'à la mort. Ça nous forge.» Ce qui explique qu'il lui semblait tout naturel de filmer ses discussions avec sa mère. Il en allait toutefois différemment avec les trois protagonistes. La cinéaste devrait entrer dans leur intimité alors qu'ils doivent composer avec une perte très douloureuse et une certaine résilience.
Son équipe et elle ont fait beaucoup de recherche et «comme dans un casting» ont gardé «des gens qui avaient le goût d'exprimer des choses. J'aime écouter.» Carole Laganière maintient néanmoins un bel équilibre entre ce qui doit être raconté et une remarquable pudeur.
<p>Ines Hajrovic</p>
«Une règle que je me suis toujours fixée, c'est de ne pas tomber dans le sensationalisme... Je dis toujours que quand les gens pleurent à l'écran, je les coupe parce que j'aime mieux que les gens pleurent dans la salle. Je me dis aussi qu'après [le film], les gens continuent à vivre avec ça, alors que nous, on part. J'aime pas prendre les gens par la main, j'aime bien qu'ils fassent un bout de chemin tout seul en regardant mon film. Il faut en livrer juste assez pour que les gens soient concernés et, en même temps, s'arrêter avant que ça devienne un étalage complaisant comme dans certaines émissions de télé.»
Autrement dit, en dire juste assez sans entrer dans les détails - de façon progressive. «C'est comme une relation avec quelqu'un. C'est le fun au début d'avoir le goût d'en savoir plus. Au cinéma, c'est ça aussi. La construction est faite pour qu'on ne dévoile pas tout, tout de suite, et que les gens aient envie de rester», dit-elle en éclatant de rire. «On aime ça un peu de mystère.»
Le documentaire mise sur un certain non-dit. «Le film porte sur l'absence. Il fallait ressentir le vide. Il y a des zones d'ombres et, souvent, pas de certitudes. Qui était Marylin [Bergeron]? On ne le sait pas vraiment. Il y aurait eu un film à faire sur chacun.» D'autant que chacun des récits se prolonge bien après que les caméras aient arrêté de tourner - à ce jour, Marylin Bergeron n'a toujours pas été retrouvée...
<p>Deni Y. Béchard</p>
<p>Nathalie Bergeron</p>
Si c'était une chose d'entrer dans l'intimité des gens pour tourner, c'en était une autre de former un tout cohérent. La réalisatrice a profité de sa résidence à l'Office national du film pour profiter ce qu'elle qualifie de «privilège» : quatre mois de montage. Une résidence qui lui a aussi permis de sortir de sa «zone de confort» avec le sujet d'Absences, ajoute celle dont les films ont été maintes fois primés. Le montage a aussi imposé une présence accrue de sa mère.
«Je ne pensais pas qu'elle aurait autant de place alors qu'à l'arrivée, c'est elle qui en occupe le plus. Ce sont des moments de respiration.» Les séquences avec Colette Sauvageau versent plus dans le comique, parfois bien involontairement, que dans le dramatique. Certaines tirades sont surréalistes, mais comptent aussi parmi les moments magiques d'Absences. «S'il n'y avait pas eu ma mère, je n'aurais pas fait ce film.»
Absences sera présenté demain au Cinéma Cartier, à 14h, à l'occasion du Festival de cinéma de la Ville de Québec. Il est honteux, vu ses grandes qualités et son humanité, qu'il ne prenne ensuite l'affiche à Québec, d'autant que deux des protagonistes viennent d'ici...