François Legault mène son «anticampagne», composée notamment de «dîners publics», en compagnie de sa femme, Isabelle Brais.

Carnets de campagne: nos journalistes sur la route

Dans l'autocar de la CAQ: en attendant la vague
La caravane caquiste cherche une «vague». Une grosse vague qui déposerait son chef tout en haut de la pyramide du pouvoir. Mais dans le quotidien, sa quête s'apparente plus à la traversée transatlantique de la rameuse solitaire Mylène Paquette.
Plutôt que de gaspiller ses forces dans l'organisation énergivore de rassemblement militant, la Coalition avenir Québec (CAQ) se concentre sur la guerre des ondes. Deux points de presse par jour. Un le matin, pour donner le ton, l'autre en fin d'après-midi, pour répondre aux attaques des adversaires. Entre les deux, des visites d'entreprises, le plus souvent. Et l'éternel «dîner public» où le couple Legault-Brais serre la main de la classe moyenne, «étouffée par son fardeau fiscal» et surprise de les voir débarquer au Nickel's ou Chez Henri. Pour la CAQ, la «révolte des contribuables» se fomente de toute évidence autour d'une poutine ou d'un smoked meat.
Mais les rassemblements militants sont pour ainsi dire inexistants. Pain quotidien des deux «vieux partis», les attroupements de partisans galvanisés ne sont pas encore au menu chez nous.
La Coalition joue les cartes qui lui restent. Cela lui permet d'être en direct tous les jours, de figurer dans les bulletins de nouvelles et de noircir sa part de papier journal. Elle parvient ainsi régulièrement à battre les libéraux dans le palmarès quotidien du poids média dressé par Influence Communication. En devanture, la campagne caquiste vaut celles des autres. Il faudra voir ce qui soutient le décor.
François Legault reconnaît qu'il mène une «anticampagne». Il promène le long de la 20 ses promesses de gel des embauches, de coupes dans les crédits d'impôt et de frein à des projets «non prioritaires». Ses «bonbons» électoraux ont un goût amer pour certains, mais M. Legault parie qu'ils seront plus nombreux à les aimer.
Les deux débats des chefs à la télévision seront cruciaux pour François Legault dans le «combat de sa vie». S'il peut y avoir une «vague», les chances sont bonnes qu'elle parte de là. Autrement, comme Brice de Nice dans le film français du même nom, il risque de se promener en vain avec sa planche de surf sous le bras.
Armes à deux tranchants
Les agentes de bord de son ancienne vie semblent avoir laissé un souvenir indélébile à l'ancien patron d'Air Transat. Il y fait assez souvent référence avec une étincelle dans les yeux qu'il peine à cacher. Comme hier, lorsqu'il ressassait le bon vieux temps et vantait le succès d'un ancien camarade auprès des femmes. Sa femme lui a lancé : «Vous vous êtes assagis, par exemple.» «Il n'est plus capable», a blagué M. Legault. «Comme toi», a laissé tomber Isabelle Brais devant tout le monde.
Avoir sa femme à ses côtés en campagne peut être une arme redoutable en politique. Juste faire attention à ne pas se couper soi-même.
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La chef péquiste Pauline Marois
Dans l'autocar du PQ: le sujet dont-on-ne-doit-pas-prononcer-le-nom
Cela aurait pu être dull. Un Parti québécois qui part en avance. Une première ministre qui se promet de ne pas aborder le sujet «dont-on-ne-doit-pas-prononcer-le-nom». Une caravane qui roule sur la route qu'on souhaite la plus plate et rectiligne possible.
C'était avant que Pauline Marois prenne l'ensemble de la classe politique - québécoise et canadienne - par surprise. Son candidat dans Saint-Jérôme sera Pierre Karl Péladeau, «PKP», le bâtisseur de l'empire médiatique Québecor, l'idole que ne renieraient pas les nostalgiques du «Québec Inc.», l'authentique vedette.
Les péquistes flottent encore sur leur nuage. La bombe médiatique a soufflé les agendas politiques de tout le monde. À Québec, un organisateur était tout content de faire remarquer que «depuis qu'il [M. Péladeau] a fait le saut, les libéraux n'ont pas eu une ligne sur l'économie».
Effets collatéraux?
La bombe a-t-elle ses effets collatéraux? M. Péladeau a fait son entrée par une déclaration de foi indépendantiste sans ambiguïté, le poing en l'air comme l'ex-gauchiste qu'il fut du temps de sa jeunesse.
Depuis, la souveraineté constitue un incontournable pour les points de presse de la première ministre sortante. À une couple de reprises, Mme Marois a ricané sur un sujet fondamental pour sa formation politique.
Comme lorsqu'elle a répondu sur l'impact d'un Québec indépendant sur le tourisme. Il serait «sans frontière et sans péage», aussi ouvert aux touristes canadiens que les Rocheuses le seraient pour nous...
Jusqu'à maintenant, Pauline Marois tient la ligne qu'elle a tracée avec ses stratèges. Elle est en campagne électorale, pas en campagne référendaire. À Lévis, elle est allée jusqu'à dire que «ce n'est pas le Parti québécois, ce n'est pas Pauline Marois, ce sont les Québécois qui décideront» du moment d'un référendum.
Même devant ses partisans, elle ne s'attarde pas sur le sujet. Ses discours sont monochromes : une interminable présentation de tous les candidats présents, de l'économie, un peu de Charte de la laïcité et le flou référendaire.
Mme Marois n'est pas un foudre d'éloquence - quoiqu'elle n'a rien à envier aux autres chefs politiques, son homologue fédéral Stephen Harper est pire. Quand Lucien Bouchard, lui, décidait de survolter ses troupes, on sentait le courant passer sur la foule.
Remarquez, c'est comme son anglais. La principale intéressée le confesse : pas assez bon pour un débat dans la langue de Shakespeare, mais «je m'améliore».
«T'exagères, elle est pas si pire que ça», disent ses conseillers, de ses allocutions. Vraiment?
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Philippe Couillard
Dans l'autocar du PLQ: la foudre et le météore
Dimanche après-midi. Beau soleil sur Saint-Félicien, au Lac-Saint-Jean. Philippe Couillard entre dans un resto-bar rempli de militants pour son investiture dans Roberval. La salle s'appelle le Météore.
Au sens large, un météore désigne «un phénomène atmosphérique dont font partie les électrométéores, comme le tonnerre, la foudre», nous apprend l'amie Wikipédia.
La foudre. C'est exactement ce qui venait de tomber sur la campagne électorale avec, deux heures plus tôt, l'annonce de la candidature de Pierre Karl Péladeau pour le Parti québécois.
Ce matin-là, Philippe Couillard a bien essayé de ne pas commenter le séisme PKP. Le mot d'ordre chez les stratèges libéraux était de ne pas donner plus d'importance à Péladeau qu'il en a déjà. «C'est bien de se présenter en politique», a-t-il dit. Tentative pas trop réussie de minimiser.
Il y avait quelque chose d'ingrat à voir la bombe PKP lui voler ce qui devait être sa journée, «chez lui», devant «son monde» dans Roberval, une circonscription loin d'être gagnée devant le péquiste Denis Trottier.
Comment a réagi Philippe Couillard en privé? Mystère. L'homme à l'humeur égale souriante ascendante focusée depuis le début de la campagne a bien dû broncher un brin.
Sur un plateau d'argent
Mais rapidement, le chef et son entourage ont lancé la ligne : l'arrivée de PKP est une bonne nouvelle. Désormais, l'élection sera référendaire. On voulait parler du spectre du référendum, l'occasion arrive sur un plateau d'argent. Et pas mal plus tôt que prévu dans la campagne.
«Obsession séparatiste», «briser le Canada», sorties enflammées sur les vertus du fédéralisme, «Pauline Marois au pays des merveilles». Même l'image de la «cage à homards» de Parizeau en 1995 est revenue dans le discours de Philippe Couillard. Les journalistes ont d'ailleurs repris l'expression pour baptiser leur autobus comme le veut la tradition.
Dans ses allocutions, le chef libéral force le jeu, enfonce le clou, stigmatise Marois et sa recrue dans leurs intentions référendaires.
Chaque matin, après les annonces sur les «vraies affaires», l'économie, l'emploi, l'éducation, la santé, il faut très exactement 0,8 seconde pour que la période des questions glisse en sol référendaire.
Qui eut cru, il y a six jours, qu'on parlerait dans ce premier tiers de campagne de monnaie et des frontières d'un Québec souverain, de la Constitution et du lac Meech? Une campagne n'est pas à l'abri de la foudre. Et Philippe Couillard a au final l'air plutôt content de sortir son bouclier paratonnerre de Capitaine Canada.