Difficile de comprendre la décision d'exposer Pauline Marois de telle sorte au froid, lors d'un point de presse donné sur le toit d'un bâtiment montréalais, cette semaine.

Carnet de campagne: nos journalistes sur la route (semaine 5)

Chaque samedi, nos journalistes racontent les faits marquants et des anecdotes de leur semaine à bord des caravanes des partis.
Dans l'autocar du PQ: l'autre première
L'ascension était pénible. Pauline Marois avait un vent fort et froid de face. À une quinzaine de pieds derrière elle, pas très loin, juste au bout du toit, le risque de tomber dans le vide. 
Le Cité 2000 est un imposant édifice industriel patrimonial vieux de 150 ans, au pied du pont Jacques-Cartier, voisin de la brasserie Molson, à Montréal. Le point de presse donné par la chef péquiste sur le toit du bâtiment, mercredi, avait quelque chose de la campagne du Parti québécois. Le ciel était incertain. 
Difficile de comprendre la décision d'exposer la «patronne» au froid de la sorte, elle dont la voix s'éraillait depuis quelques jours. Elle s'en excusait, la veille, dans le Vieux-Montréal, à la célébration des 30 ans de Fugues, un magazine de la communauté LGBT, auprès d'un parterre bigarré parsemé de quelques drag queens et de serveurs au torse nu, noeud papillon et bretelles. 
Fugues et Focus
D'ailleurs, le magazine Fugues ne doit pas faire partie de la revue de presse quotidienne des politiciens. Andrés Fontecilla, de Québec solidaire, et Mme Marois l'ont tous deux débaptisé «Fougue», et le caquiste Stéphane Le Bouyonnec a parlé de «Forgue».  
S'il fallait encore en faire la démonstration, le maire de Montréal, Denis Coderre, aussi présent, a prouvé qu'il a plus d'un tour dans son sac. Pour faire taire ceux qui se fichaient des laïus des élus, il a lancé, à son tour au micro : «Vous m'entendez bien en avant? Oui? Moi aussi, je vous entends bien. Focus!» Rigolade générale. 
La chef du Parti québécois s'est assurée de sa place dans l'histoire en devenant la première à féminiser le titre de premier ministre. Sa déclaration controversée sur les «étudiants de McGill riches», dans un restaurant de Laval, a éclipsé le reste du propos de Janette Bertrand sur les avancées des femmes depuis que son propre père s'interloquait de son désir d'aller à l'université: «Pour quoi faire? Tu vas changer des couches toute ta vie.»
Dans les résidences pour personnes âgées, on voit parfois dans le regard de vieilles dames qui serrent la main de Pauline Marois la joie presque incrédule de voir cela de leur vivant. Mais pour d'autres, la politique passe avant tout. «Reste, par politesse, c'est quand même la première ministre du Québec...», insistait l'une d'elles auprès d'une amie dans le hall des Terrasses de la Fonderie, à Drummondville. Mme Marois s'apprêtait à entrer. «Je veux rien savoir d'elle», a balayé l'autre, s'enfuyant comme à la vue d'une pestiférée. 
Les sondages ne sont pas aussi reluisants qu'en début de campagne. À deux jours du vote, bien malin qui en prédira l'issue. Mais si elle devait échapper le pouvoir, Mme Marois ajouterait une ligne moins glorieuse à son paragraphe dans les livres d'histoire. Celle du séjour au pouvoir le plus court pour un chef de gouvernement élu au Québec avant d'en être chassé par les électeurs depuis la Confédération. L'autre première.
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Dans l'autocar du PLQ: tirs amis, tirs ennemis
Des fois, il faut qu'un chef aime ses candidats comme ses enfants à qui il doit tout pardonner.
Il n'y a pas que les journalistes - surnommés avec beaucoup d'affection par un stratège la «meute enragée» ou la «gang de chacals» - pour embêter un chef, en campagne électorale. Il lui faut aussi composer avec ses propres porte-couleurs.
C'est rarement une crise. Mais c'est souvent un malaise.
Dans Portneuf, Michel Matte, député libéral de 2008 à 2012 et de nouveau aspirant, s'est échappé. Il a dit: «Je faisais partie d'une faction parmi les élus de Jean Charest - plus imprécisément «un nombre» - qui a poussé pour obtenir ce qui est devenu la commission Charbonneau.»
Secret éventé d'un caucus, mais confidence qui illustrait la dissension au sein de l'aile parlementaire qui a voté 11 fois contre le lancement de l'enquête. Michel Matte, lui, la voulait «le plus rapidement possible. Je suis toujours rapide. On m'appelle le chevreuil». Les confessions du «chevreuil» sont arrivées au moment où la question d'intégrité montait et montait. Mauvais timing.
Malheureusement pour les médias, il y a de moins en moins de ces déclarations. Trop d'encadrement par les partis.
Philippe Couillard n'est pas le seul à tiquer en entendant certains de ses troupiers. Au jour 1, Pauline Marois a laissé traîner son candidat péquiste dans Portneuf - encore - juste assez longtemps hors de son autobus pour entendre Hugues Genois se proclamer «souverainiste en temps et lieu»...
Ce genre de propos traverse le temps et les scrutins. En 1998, Jean Charest s'est fait présenter, à Lévis, par un partisan trop enthousiaste comme le «futur premier ministre du Canada» et, à Trois-Rivières, comme un émule de Duplessis.
L'autocar sous les bombes
Dans les campagnes électorales, l'attention se concentre de plus en plus sur les chefs. Ce qui donne l'impression que l'autocar de tournée roule parfois sous les bombes.
Des fois, c'est le tir à l'arme légère, avec Twitter. Des fois, c'est à la roquette. Comme les révélations de l'émission Enquête, sur Philippe Couillard et son paradis fiscal, dans les années 90, lorsqu'il travaillait en Arabie Saoudite.
C'est pourquoi la caravane a toujours deux lignes de défense: le «war room», la cellule de crise au quartier général; et une petite brigade dans l'autocar même.
«C'est rarement le matin qu'arrivent les bombes», dit-on.
Mais, quand elles tombent, Philippe Couillard a sous la main son démineur, le vétéran député Jean-Marc Fournier. Pour toute bombe, il n'a pas son pareil pour démêler les fils - et emmêler les journalistes.
Se traînant de rassemblement en point de presse en séances photo, la caravane ne voyage pas toujours sous haute tension. Il y a d'interminables attentes dans des stationnements anonymes. Des heures à se battre avec le clavier sur des routes qui ont leur compte de bosses et de trous.
Au final, les autocars du Parti libéral du Québec auront avalé tout près de 12 000 kilomètres. Vous savez, quoi? Maintenant, que les jeux sont faits - et seront connus dans deux jours -, il y a des journalistes qui se préparent à retomber dans la «routine» et souffrir du «blues du bus». Sérieux!
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Dans l'autocar de la CAQ: le Chapelet en famille
Couvrir une campagne électorale prend parfois des airs de Chapelet en famille.
Mercredi 26 mars dans les locaux du 98,5 FM, chez Paul Arcand à Montréal. Il fallait voir la scène: journalistes et caméramans agglutinés autour d'une minichaîne stéréo qui diffuse l'entrevue que François Legault accorde au célèbre animateur derrière la porte fermée. 
Même scénario, cinq jours plus tard, mais au petit matin dans les bureaux de Radio X à Québec. Les photographes et les caméramans prennent des images du chef en studio. Les journalistes couvrent l'entrevue, sur place, dans le couloir.  
L'attention est telle qu'on dirait que Paul-Émile Léger récite le Chapelet en famille dans les années 50. On écoute en regardant l'appareil, comme si on entendait mieux en fixant le poste de radio.
Il ne faut rien manquer, car sur les ondes, François Legault a toujours eu un petit scoop matinal lors de ces émissions, histoire de donner le ton à la journée.
À Arcand, il a révélé qu'il allait rendre publique sa fortune comme le demandait Philippe Couillard. On saura trois jours plus tard qu'il vaut 10 millions $. Il a aussi dit que Jean Charest n'avait «pas de couilles». Et que Couillard n'en aura pas plus.
Les deux affirmations ont fait la manchette des médias qui suivent la caravane de la Coalition avenir Québec (CAQ).
À Radio X et au FM93 cinq jours plus tard, M. Legault a commenté la sortie de Janette Bertrand. En point de presse peu après, il a dit ne plus vouloir parler de la charte. That's it, that's all
Bref, il fallait être à l'écoute. Car même sans chapelet, la radio est sacrée dans une campagne électorale. «C'est un incontournable», confirme Guillaume Simard-Leduc, porte-parole de la CAQ.
Pas de cassette
«Et ce n'est pas juste en campagne», note le proche de François Legault. À Québec, les députés de la CAQ, comme Gérard Deltell, Éric Caire et Sylvie Roy, ne se tiennent jamais très loin des ondes du FM93 et autres Radio X de ce monde. Rares sont les semaines où on ne les entend pas. «Ils donnent un bon show. Quand t'es dans ton char, ça ne te tente pas d'entendre un politicien livrer sa cassette», analyse M. Simard-Leduc. Pas de cassette à la radio, donc. 
Tellement «pas de cassette» en fait, qu'on dirait parfois qu'en studio, les chefs se laissent aller. Se «lâchent lousse», adoptent le ton de la station. Et ça ne vaut pas que pour François Legault. Une question référendaire compliquée viserait à «fourrer le monde», a même dit le réservé libéral Philippe Couillard à Radio X. C'est pas au Chapelet en famille qu'on aurait entendu ça.