Spécialiste des enjeux publics, des plans stratégiques et de la gestion de crise, Denis Simard est recruté au C.A. du Carnaval à l'été 2011, alors que les critiques s'intensifient et que le désir public d'un retour des duchesses semble occulter tous les autres efforts.

Carnaval de Québec: le bonhomme par qui le changement arrive

Le Carnaval de Québec revient aux duchesses pour les mêmes raisons qu'il les avait répudiées il y a 17 ans : retrouver l'adhésion du public.
Aveu d'échec? Peut-être. Il y avait des raisons pour donner un coup de barre dans les années 90 comme il y en a cette année.
La pression était forte. Elle est venue de la mairie, du gouvernement et, surtout, des citoyens dont l'intérêt s'est émoussé.
Cela rappelle le Festival d'été du début des années 2000 et les fêtes de 2008 qui ont aussi eu besoin d'un électrochoc.
Spécialiste des enjeux publics, des plans stratégiques et de la gestion de crise, Denis Simard a l'habitude d'arriver dans une entreprise lorsque «les dommages sont déjà faits».
Il doit alors convaincre ses clients, terrés dans le silence, que pour mettre fin à la crise, il faut sortir dire la vérité.
Lorsqu'il est recruté au C. A. du Carnaval à l'été 2011, la vérité est que ça ne va plus. Les critiques s'intensifient et le désir public d'un retour des duchesses semble occulter tous les autres efforts.
«On n'est plus capable de passer nos messages», lui explique le président.
Denis Simard n'a pas besoin de dessin. Il est né en Abitibi mais sa mère est de Québec et le Carnaval lui est familier.
Ses premiers souvenirs personnels, sans doute pas très glorieux, datent de sa période étudiante à Montréal où il descendait à Québec pour les défilés.
Il y amènera plus tard ses enfants. Dans leurs yeux, il voit «plein d'espoir». Dans ceux de sa mère, qui fut candidate duchesse à Lévis au début des années 60, il voit la «nostalgie».
Mais dans ceux de ses amis, il ne voit rien. Très peu «tripaient Carnaval», constate-t-il.
Il comprend que son défi sera de trouver «comment aller chercher ces gens-là».
Lorsqu'il prend les commandes à l'été 2013, il pressent que la programmation court à l'échec.
«J'ai le même feeling que le maire Labeaume à son arrivée au 400e», dit-t-il. Il fallait «tirer sur le break, repartir dans une autre direction, briser le moule».
Le prétexte du 60e anniversaire facilitera le virage; il permet des retours sans trop heurter les sensibilités.
Très tôt, Denis Simard a l'intuition que les duchesses appartiennent à la «symbolique de Québec», comme les Remparts, les Nordiques, Bonhomme ou le Château Frontenac.
Leur départ a brisé le «contrat social entre la Ville et le Carnaval», perçoit-il. Il faut réparer.
Mais dans toute organisation, il y a de la résistance au changement. Jusqu'à la décision finale, il y aura des débats serrés.
Une rencontre cruciale a lieu fin septembre 2013 à l'hôtel de ville de Québec, avec le maire et son chef de cabinet.
Le nouveau président expose son plan : retour des duchesses, animation de rues, sortir Bonhomme plus souvent, palais plus gros, etc.
Il faut retrouver «l'esprit de la fête, l'adhésion du public et l'expérience de l'hiver».
Il décide d'accroître la visibilité de la course en canot par des écrans géants sur les deux rives. Il veut faire éclater les barrières des défilés pour y faire participer le public comme à Rio ou à La Nouvelle-Orléans. Il y a cependant des limites à ce qui peut être fait en 120 jours. La vraie réforme viendra l'an prochain.
Assis devant un thé à la place D'Youville à la veille de l'ouverture, Denis Simard a l'air relax. Il sait que le Carnaval prend des risques mais «la vibe est bonne», perçoit-il.
Sa recette pour élargir le public a déjà fait ses preuves au Festival d'été. Plutôt que de s'entêter à vouloir tout le monde à chaque événement, il cible des publics plus précis. En politique, on parlerait de clientélisme. Denis Simard préfère parler de «niches».
Pour les nostalgiques de la rue Sainte-Thérèse et de Ti-Père, ce sera le Petit-Champlain; pour le spectaculaire, la guerre de boules de neige; pour le «communautaire», les rues animées, etc.
Les premiers indicateurs sont prometteurs. Avant de commencer, le Carnaval a déjà eu plus de visibilité média que pendant toute l'édition 2013, dont de gros joueurs : CNN, NBC, The Gazette, etc.
La vente de bougies a augmenté, plus de 200 commerçants sur rue sont désormais dans le coup. Des gens frappent à la fenêtre des véhicules du Carnaval pour dire leur satisfaction du retour des duchesses, rapporte-t-il.
C'est la partie la plus visible de l'iceberg.
Le Carnaval veut maintenant revoir son modèle d'affaires et accroître ses revenus autonomes. Il veut commercialiser davantage la «marque» de Bonhomme Carnaval et espère créer avec le Centre des congrès un salon international des «manufacturiers d'hiver».
Il souhaite aussi revoir la gouvernance. Les mandats à la présidence sont courts et lourds pour un bénévole. Il s'agirait d'alléger la présidence et d'ajouter de la stabilité en nommant un pdg.
Il y a longtemps que je ne vais plus au Carnaval. Pas beaucoup d'intérêt. Sauf pour sa course en canot, célébration spectaculaire de l'histoire, de la géographie et du climat de Québec.
Autrement, j'ai déserté depuis que mes enfants ont passé l'âge des défilés de nuit et des glissades en fond de culotte sur les Plaines suivies de la tournée du faux village d'hiver. Un pensum. On en rentrait chaque fois déçus, moi probablement plus qu'eux.
Je n'ai plus trouvé depuis ce qui m'aurait ramené au Carnaval. Pour être honnête, je n'ai pas beaucoup cherché non plus.
Je sais pourtant l'importance du Carnaval. Pour le tourisme, pour l'économie, pour sa place dans l'imagerie de la ville. Et parce qu'on ne peut imaginer l'hiver à Québec sans Carnaval.
Je me suis dit en écoutant Denis Simard que j'étais son public cible.
Des gens qui ont aimé le Carnaval, qui voudraient l'aimer encore, mais qui ne trouvaient plus.
Si j'irai davantage? J'y pense.
Par curiosité et parce que je crois que Québec a besoin de ce Carnaval.