Cannes sous tension

ENVOYÉ SPÉCIAL À CANNES / Notre 69e Festival de Cannes s'est amorcé sous un signe de bon augure : Susan Sarandon partageait notre vol vers la Côte d'Azur - où il fait un temps radieux mais venteux. Sa présence a aussi valeur de symbole : plus que jamais, le Festival a besoin de vedettes, et il en fera le plein cette année. Rien de mieux pour détourner l'attention des festivaliers des menaces terroristes qui les surplombent comme un nuage noir et menaçant.
À 24 heures de l'ouverture, impossible de ne pas remarquer la tension qui règne dans le village méditerranéen. Comme promis, la sécurité a été renforcée aux abords du Palais des festivals. Rien d'excessif. Mais on y est plus encadré que les années passées. Il faut dire que le ministre de l'Intérieur français n'a rien fait pour rassurer les gens, lundi, en parlant d'un «risque plus élevé qu'il ne l'a jamais été». Bernard Cazeneuve a promis une mobilisation exceptionnelle, notamment une équipe de démineurs et un effectif accru dans les rues. C'est le cas.
On ne le dit pas ouvertement au Festival, mais il y a moins de professionnels au marché du film cette année. Une conséquence directe des attentats de Paris et de Bruxelles, croient des marchands croisés depuis mon arrivée. «On sent une diminution du tourisme. Même pendant le Festival : d'ailleurs, tous les hôtels ne sont pas pleins [en ce moment]», remarque Patricia Manolis, la gérante de l'hôtel Hoche. Des suites à 2000 euros (près de 3000 $CAN) la nuit sont soldées à 500, dit-elle.
Le producteur Hubert Piernet en rajoute une couche. «À cause de Daesh [l'acronyme arabe de l'État islamique], il y a des gens qui ne viennent pas. On en est là.» Celui qui se traite de dinosaure - il en est à sa 52e présence - se dit d'autant plus inquiet pour le Festival qu'il remarque une dérive de plus en plus mercantile. «On parle plus de business que de cinéma, fustige celui qui a commencé sa vie professionnelle comme journaliste au Nice-Matin. [Ces gens] voient le Festival, mais ils ne voient rien du tout.»
Un marchand, qui préfère taire son identité, corrobore. «C'est choquant. La ville devrait être cinéma et on ne voit que des annonces de parfums et de bijoux.» Faut dire que le climat est un peu morose à Cannes. Les inondations torrentielles du 3 octobre ont laissé des traces. L'Apollino, par exemple, a fermé pendant cinq mois, souligne son propriétaire, un peu dépité que je pose des questions plutôt que de manger une pizza.
Yannick Fuster, qui exploite depuis 16 ans le café Nicholas, se veut tout de même optimiste. Le Cannois d'origine constate comme tout le monde une baisse d'affluence, mais le Festival pourrait ramener le soleil, croit-il. «C'est le début de la saison où il commence à faire beau et où il y a du monde.»
En effet, tous ne broient pas du noir. Des ados italiennes, qui s'énervaient sur la promenade de la Pantiero, à proximité du Palais, ont insisté pour que je pose le temps d'un égoportait collectif (malgré ma plus belle gueule de décalage horaire). Et s'il y a moins de monde sur la Croisette, il y a toujours une effervescence touristique (surtout japonaise, en fait) en face des fameuses marches sur lesquelles les stars prennent la pose.
Quand nous sommes passés, les ouvriers se pressaient lentement à l'installation du premier tapis rouge (il est changé deux fois par jour). À l'intérieur du Palais, marteaux et scies rondes résonnaient encore épisodiquement. N'ayons crainte. Tout sera prêt pour la grande fête du cinéma, qui s'étire jusqu'au 22 mai.
Parlons-en, de cinéma, justement. La 69e édition commence mercredi avec Café Society de Woody Allen. Rien de bien neuf, me direz-vous : le réalisateur d'Annie Hall est un habitué. Sauf que son long métrage est produit par Amazon. C'est un gros changement de mentalité pour le Festival, qui boude ostensiblement les produits Netflix et autres productions des géants de la Webdiffusion. D'autant qu'il s'agit du film d'ouverture, même s'il ne fait pas partie de la compétition (et il y en a d'autres, dont le documentaire de Jarmusch).
Celle-ci s'ouvrira d'ailleurs avec Sieranevada de Cristi Puiu, le premier des 21 longs métrages sélectionnés par Thierry Frémaux et son équipe. On a hâte. Et on vous en reparle le plus tôt possible.
Les frais de ce reportage sont payés en partie par le Festival de Cannes.