Au dire d'Amanda Nickerson, directrice du Alberti Center for Bullying Abuse Prevention, à l'Université de Buffalo, les caméras dans les écoles peuvent servir pour décourager le vandalisme ou la consommation de drogues, mais ne constituent pas un remède miracle contre les événements tragiques.

Caméras dans les écoles: pas un remède miracle

La décision de la commission scolaire Marguerite-Bourgeoys d'installer, d'ici trois ans, 895 caméras dans ses 80 écoles marquerait-elle un tournant pour les écoles québécoises? Quelle est l'utilité réelle d'un tel déploiement, qui équivaudra à plus de 35 caméras par établissement secondaire, et au moins 6 dans chaque école primaire? Aux États-Unis, le nombre d'écoles qui utilisent les caméras est en forte hausse depuis 10 ans. Ce mouvement est toutefois dû en partie aux tueries qui ont bouleversé le public. La National Association of School Psychologists s'est régulièrement penchée sur le sujet. Nous avons demandé à une spécialiste de nous brosser un état de la situation.
<p>Amanda Nickerson, directrice du Alberti Centerfor Bullying Abuse Prevention</p>
Huit Questions à... Amanda Nickerson
Amanda Nickerson est directrice du Alberti Center for Bullying Abuse Prevention, à l'Université de Buffalo (State University of New York). Elle est aussi coprésidente d'un comité de son association sur la prévention et l'intervention en situation de crise.
Q Est-ce que l'usage de caméras par les écoles est la norme aujourd'hui?
R C'est plus commun, mais pas encore dans toutes les écoles. Chaque fois qu'un incident dramatique se produit, comme à Columbine et à Sandy Hook, la mise en place de ces mesures augmente. Pas seulement des caméras, mais des détecteurs de métal aussi et des gardiens de sécurité armés.
Q Est-ce que ces mesures vous semblent justifiées?
R Des événements aussi tragiques nous poussent à réagir, mais il faut se rappeler que c'est extrêmement rare, le risque équivaut à 1 sur 2,5 millions. On risque de consacrer trop d'attention à la sécurité physique, et de négliger des problèmes moins dramatiques mais plus répandus, comme la violence des gangs et l'intimidation.
Q Est-ce que certains milieux sont plus touchés que d'autres?
R Nos recherches montrent que c'est plus fréquent dans les écoles qui desservent une clientèle pauvre ou de minorités ethniques. Cela crée des inégalités dans l'application des mesures les plus punitives et restrictives.
Q Avez-vous pu mesurer l'effet de ces mesures?
R Dans des milieux défavorisés ou minorités ethniques, on voit qu'elles ne produisent pas l'effet voulu, au contraire. Plus il y a de mesures sévères en place, plus le risque de criminalité augmente. On ne peut pas transformer les écoles en prison ou en forteresses. Il faut avant tout s'intéresser à ce qui se passe à l'intérieur des murs. Aucun de ces outils ne peut se substituer à des relations saines et à un climat de confiance.
Q L'utilisation de caméras a-t-elle quand même son utilité?
R On peut se servir des caméras pour décourager le vandalisme ou la consommation de drogue, mais il ne faut pas croire que c'est un remède miracle. Et si ce choix est mal expliqué aux élèves, ça peut entraîner d'autres problèmes.
Q Avez-vous observé des progrès dans la lutte contre l'intimidation?
R Il faut reconnaître que c'est une problématique très complexe. Quand on parle aux enseignants, ils nous disent que même après avoir expliqué aux élèves la nécessité de dénoncer ces agissements, il est difficile de les convaincre d'agir. Il y a encore trop de jeunes qui vont soit participer à l'intimidation ou bien l'ignorer. Le problème, c'est  qu'ils peuvent avoir peur de devenir eux-mêmes victimes s'ils dénoncent, et ils ne veulent pas passer pour des mouchards.
Q Que peut-on faire pour changer ces attitudes?
R Il faut faire des efforts, à la grandeur de l'école, pour apprendre aux enseignants et aux élèves des stratégies de prévention, de résolution de conflits, de communications et d'empathie qui sont incompatibles avec la violence. Les campagnes de sensibilisation comme stopbullying.gov et Don't Be a Bystander (www.nobystanders.me) ont un effet positif, mais c'est important de maintenir ces efforts.
Q Les enseignants sont-ils à risque d'être eux aussi intimidés?
R On l'entend surtout de façon anecdotique, mais la revue American Psychologist a publié quelque chose là-dessus récemment. À première vue on est porté à penser qu'un élève n'est pas en position de pouvoir face à un professeur, mais les témoignages d'enseignants qui disent avoir été frappés, insultés par des élèves sont troublants. Il faudrait peut-être commencer à se pencher un peu plus sur le sujet.