Mylène Moisan
Il y a quelques années, quatre ou cinq gars étaient chargés à Québec de vider les couches des chevaux de caléchiers, au salaire d'une piastre par couche changée. L'été passé, il n'en restait plus qu'un.
Il y a quelques années, quatre ou cinq gars étaient chargés à Québec de vider les couches des chevaux de caléchiers, au salaire d'une piastre par couche changée. L'été passé, il n'en restait plus qu'un.

Ça vaut quoi, une piastre?

Une piastre. C'est le «salaire» pour vider la couche du cheval d'un caléchier. Ils étaient quatre ou cinq gars à faire ça à Québec il y a quelques années. Ils pouvaient se faire une quarantaine de dollars par jour. Il en restait un l'été passé. Cette année, les caléchiers vont vider eux-mêmes les couches.OK, ça va, pas de mauvais jeux de mots avec caléchier.
Ça vaut quoi, une piastre? Au salaire minimum, c'est six minutes d'ouvrage. C'est un cossin chez Dollarama ou une chanson sur iTunes, avant taxes. C'est un Soleil en semaine, il vous reviendra même un peu de change. Mais ça ne vaut plus du crottin. Plus personne ne veut vider la couche d'un cheval pour une piastre.
«Le poste est ouvert», blague à moitié Pierre-Marc Gendron, directeur des produits et services chez Calèches Québec. L'homme s'ennuie déjà des commissionnaires, qui, en plus des couches, «allaient chercher des lunchs. C'était deux piastres pour le McDo, parce que c'est plus loin, une piastre au Subway. C'était des gens qui n'auraient pas pu avoir d'emploi autrement».
Vrai que le prix de la couche n'a pas été indexé, vrai que le coût de la vie augmente. Il y a de plus en plus de gogosses à 2 $ chez Dollarama. Mais c'est aussi, et surtout, la valeur de l'argent qui se perd.
Ma mère m'a montré ça. On n'avait pas beaucoup d'argent, j'ai compris assez vite que ça ne poussait pas dans les arbres. J'ai passé des circulaires avant l'invention des Publisacs. Une circulaire à la fois, un sou par circulaire. Avec 593 portes, ça me donnait 5,93 $ par semaine. Quand j'ai eu 25 $, j'ai acheté un téléphone. Il était rouge. Après, j'ai acheté un vidéo Granada usagé, 50 $.
Ma mère m'a appris à compter, à faire l'épicerie en regardant les circulaires. Je fais encore ça. J'achète mes papiers mouchoirs à 50 ¢ la boîte, le papier de toilette, à 25 ¢ du rouleau. Ce qui ne m'empêche pas de flamber 100 $ pour un souper au resto. Connaître la valeur de l'argent ne veut pas dire faire voeu de pauvreté.
J'aurai réussi ma job de mère si je donne à mes gars le goût de voyager, de se dépasser, si je leur montre à compter.
Ce n'est pas gagné. Aujourd'hui, on jette et on achète. Vice versa. Les jeunes apprennent ça assez vite merci. À sa mère qui lui demandait ce qu'il ferait sans elle, le fils d'une amie a répondu tout simplement : «Je vais m'acheter une autre maman.» Il n'avait pas encore cinq ans. Il lui a aussi dit, un jour où elle se plaignait d'être fatiguée, qu'elle n'avait qu'à se faire recharger.
C'est écrit sur les paquets de cigarettes, les enfants sont comme les singes, ils apprennent en imitant. Monkey see, monkey do. Pas besoin de s'époumoner à les convaincre que l'argent ne pousse pas dans les arbres si on le jette par les fenêtres. Plus on en a, plus c'est dur. C'est tellement facile de payer un peu plus pour que ça aille plus vite, pour l'alléchante formule clés en main.
Dans tout ça, la petite piastre pour vider une couche ne fait pas le poids. L'argent, ici, a une odeur.
Je suis allée inscrire mon gars à la maternelle, on demandait son numéro de cellulaire sur le formulaire. Si c'est sur le formulaire, ça veut dire qu'il y a assez d'élèves au primaire qui en ont un.
Ça veut dire que, pour l'instant, c'est papa et maman qui payent, jusqu'à qu'ils refilent la facture à junior. Jusqu'à ce qu'ils lui disent qu'il lui faut maintenant se trouver un boulot pour payer ça.
Ce jour-là, junior comprendra peut-être un peu mieux la valeur de l'argent. C'est ce qui m'est arrivé quand, à 17 ans, je me suis retrouvée en appart à Jonquière, avec 7000 $ pour l'année, loyer, livres scolaires et bouffe compris. Faites le calcul, il n'en reste pas beaucoup pour le superflu. Et pourtant, pas une fin de semaine ne passait sans qu'on fasse la rumba sur la St-Do. Je coupais ailleurs.
Je coupais. Jamais il ne m'est venu à l'esprit de me trouver une job pour avoir plus d'argent. J'avais un budget, que je gérais comme une soeur économe. On fait l'inverse aujourd'hui. Quand les dépenses dépassent les revenus, on ne coupe pas. On travaille plus, on étudie ou on dort moins.
C'est peut-être juste le balancier qui va de l'autre côté. En vieillissant, je fais moins soeur économe, peut-être que d'autres s'y convertiront sur le tard. Ils feront comme notre ami Job dans l'Ancien Testament, qui a compris à la dure que l'argent ne fait pas le bonheur. Au mieux, il rend le malheur supportable.