Martin Dubreuil, (le soldat Tremblay) dans une scène de Bunker.

Bunker: la filière Québec

Quand Patrick Boivin a appelé Patrice Robitaille pour lui proposer un rôle dans Bunker, il a immédiatement accepté. L'acteur connaît le réalisateur depuis les années 90, alors qu'il jouait dans les courts métrages de Ricardo Trogi et que Boivin sévissait au sein de l'iconoclaste collectif Phylactère Cola, où il a fait ses classes de réalisateur. À Québec, le milieu était petit. Les voilà donc réunis dans un drame psychologique singulier qui met en scène deux militaires aux antipodes et en détresse, perdus au milieu de nulle part...
Les soldats Tremblay (Martin Dubreuil) et Gagnon (Robitaille) sont affectés dans un bunker décrépit d'où ils doivent déclencher une réplique nucléaire en cas d'attaque en Amérique du Nord. Le premier, qui n'y croit pas du tout, y voit une occasion de vacances, alors que le second, accusé de trahison par ses supérieurs et se sentant trahi, y voit une occasion de se racheter.
Presque un contre-emploi
Patrice Robitaille a été séduit par l'aspect taciturne et renfrogné de Gagnon, presque un contre-emploi dans son cas. «On pense habituellement à moi pour des rôles de gars plus loquace et extraverti. C'est un animal blessé, il ne fait confiance à personne, mais il va se laisser peu à peu apprivoiser. C'était une proposition intéressante et un univers que j'avais le goût d'explorer.»
Encore faut-il admettre que ça se peut, en 2014. «On voulait créer une ambiguïté, explique le réalisateur Boivin. À l'époque de la guerre froide, tu ne te posais pas de questions si l'alarme était déclenchée. Tout le monde se doute que ça va arriver [dans le film]. On voulait mettre les spectateurs à la place des deux gars. Pour que ceux-ci s'identifient et se demandent s'ils auraient envoyé les missiles...»
D'ailleurs, Boivin et son coréalisateur, Olivier Roberge, ont découvert dans leurs recherches qu'il y a bel et bien eu des missiles nucléaires au Canada jusqu'en 1984.
Plus de questions que de réponses
Mais «ça demeure une oeuvre de fiction», souligne Patrice Robitaille. «J'ai eu le goût d'y croire à ce bunker dont personne ne se doute qu'il existe et qui est un vestige post-guerre froide.» Les deux bidasses devraient y être confinés pour six mois, mais ils en sortent souvent pour explorer les environs. «Ça pose des questions intéressantes sur l'imputabilité, la hiérarchie, les ordres... Et on sort [du film] avec plus de questions que de réponses.»
C'est ce que les deux cinéastes voulaient explorer avec Bunker: «Un soldat, qu'il respecte les ordres ou pas, il doit vivre avec les conséquences», souligne Patrick Boivin. C'est d'ailleurs ce qui hante le soldat Tremblay, qui, après son retour du Rwanda, souffre de stress post-traumatique. Sous des apparences de dur, sa santé psychologique est fragile.
Va pour la fiction, mais dans la réalité, les conséquences sont lourdes: beaucoup de vétérans s'enlèvent la vie (22 par jour aux États-Unis, au Canada aussi). «On dirait que ça ne nous accroche pas et on accorde très peu d'importance à ces gens-là. Je ne dis pas que notre film est militant. Mais en développant cette histoire, on a réfléchi et on voit les choses d'une façon totalement différente.»
Deux acteurs authentiques
Lui qui vient d'une génération militante pour laquelle «l'armée, ça sert à rien», il a laissé ses préjugés derrière lui : «Les soldats, ce sont des êtres humains.» Et pour incarner ceux de Bunker et leur donner corps, il n'était pas question d'avoir deux autres acteurs : «Le scénario a été écrit pour eux, ils ont accepté à la première offre, et ils ont été très impliqués.»
Martin Dubreuil et Patrice Robitaille sont «les deux acteurs de leur génération [début quarantaine] les plus authentiques. On a choisi nos deux préférés et ils ont dit oui. On a été chanceux».
Car Bunker est aussi le portrait de deux hommes que tout oppose de prime abord. Ce qui était aussi le cas des deux acteurs, qui sont de (presque) toutes les scènes. «Nos méthodes sont assez différentes», admet Robitaille. Mais ils ont partagé les mêmes conditions de tournage, assez éprouvantes, puisque le film se déroule en hiver, et qu'il a été tourné en extérieurs dans quatre endroits différents.
Ce qui n'était pas évident pour les cinéastes. «Il fallait s'adapter à la météo [pour les raccords], tout en ayant des contraintes de budget et d'horaires des acteurs», révèle Patrick Boivin. Ils ont donc adopté une approche moins «conventionnelle» afin de ne pas gaspiller de plans. «Ce qu'on tourne est à l'écran. Ça nous permet de mettre l'accent sur le jeu.»
Ce qui est l'essence de ce drame sur une certaine détresse masculine, qu'on voit rarement en fiction et dont on entend peu parler dans la vraie vie...
Bunker prend l'affiche vendredi.