Réal «Buddy» Cloutier lève les bras au ciel devant le Colisée, un geste qu'il a fait à de nombreuses reprises dans le vieil amphithéâtre de Québec. Samedi, les Remparts de Québec hisseront son chandail dans les hauteurs du Centre Vidéotron.

«Buddy» encore bien entouré

Ses chiffres sont éloquents : 132 buts et 315 points en 126 matchs. Et ça ne compte pas ceux amassés en quatre participations au Tournoi pee-wee, dans les séries éliminatoires de la LHJMQ et en neuf saisons avec les Nordiques de l'AMH ou de la LNH. «Quand je regarde ça, je me dis qu'il n'y a pas grand monde qui a eu autant de buts et de points que moi dans l'histoire du Colisée», réalise Réal Cloutier, statistiques à l'appui.
Samedi, dans l'amphithéâtre voisin d'où il a soulevé les foules avec sa touche magique, Réal Cloutier verra son chandail être retiré par les Remparts de Québec. Comme André Savard et Guy Chouinard, plus tôt cette saison, au tour de «Buddy» de faire son entrée dans le club des immortels des Diables rouges.
«Je m'en vais rejoindre les plus grands en haut. Quelqu'un m'a déjà dit que Jean Béliveau avait construit le Colisée, que Guy Lafleur l'avait rempli et que Cloutier l'a agrandi... Il s'agit d'une très grosse reconnaissance, et en étant un gars de Québec, c'est une double fierté. Ça veut aussi dire que j'ai été pas si pire, que j'ai livré la marchandise», raconte le natif de Saint-Émile qui portait le numéro 10 avec les Remparts. Il avait changé pour le 9 avec les Nordiques au terme d'un concours populaire.
À sa première saison, à 16 ans, il a amassé 99 points. Il a explosé à sa deuxième - et dernière - campagne dans le junior avec 216 points, dont 93 buts. Il détient toujours les records de la LHJMQ pour le plus de points et de passes (123) par un ailier droit en une saison.
«À mon arrivée avec les Remparts, je ne savais pas que j'aurais autant de succès. Il faut dire qu'on a eu d'excellentes équipes. J'étais bien entouré», dit-il en parlant notamment de Savard, Jacques Locas, Chouinard et Richard Nantais.
«T'as beau être ben bon, tu ne fais jamais rien tout seul. Avec Richard sur mon trio, j'ai eu beaucoup de liberté. Sans lui, j'aurais eu les avant-bras maganés. Il nous protégeait, il vidait le plancher de danse pour nous... Richard était robuste, mais c'était aussi un très bon joueur. Regarde sa fiche : 300 points et 600 minutes de punitions. On peut dire qu'il faisait son job des deux bords. Il a aidé plusieurs joueurs des Remparts à avoir du succès.»
Invité à se joindre à lui pour une photo dans le cadre de ce reportage, Nantais appréciait les beaux mots de Cloutier. «J'ai toujours admiré Buddy, je l'ai toujours protégé. Il m'a rendu aussi bon que moi, j'ai pu le faire pour lui. Il ne fallait pas que personne ne lui touche. Quand des joueurs lui disaient qu'ils allaient lui arracher la tête, Réal leur répondait : "O.K., mais avant, vous devez passer par Nantais..."», rappelle l'auteur de 194 points sur les 616 du trio qu'il formait avec Cloutier (216) et Locas (206).
Professionnel à 18 ans
Nantais a ensuite été un choix de deuxième ronde (23e) des North Stars du Minnesota, tandis que Cloutier en était un de première (8e) par les Nordiques de l'AMH. «Je pense que ça aurait aussi bien été entre nous si on avait joué ensemble chez les pros», soutient Cloutier, auteur d'un but et de trois passes à son premier match junior en 1972. À sa deuxième saison, il inscrira 12 matchs de trois buts et plus, dont quatre de cinq.
Il regrette encore de ne pas avoir remporté la Coupe Memorial à ses deux tentatives, «surtout qu'on avait une offensive incroyable». À 18 ans, il passait chez les professionnels. À 23 ans, après avoir remporté deux fois le championnat des marqueurs de l'Association mondiale de hockey, il comptera trois buts à son premier dans la LNH avec les Nordiques et participera au Match des étoiles de la LNH en 1980. Il a pris sa retraite à 29 ans.
«Avec du recul, je constate que ça n'a pas été une bonne décision, je vis avec le regret de ne pas avoir continué plus longtemps. Même si ce n'était pas toujours facile parce que nul n'est prophète dans son pays, j'avais été gâté de jouer chez moi, je n'avais pas aimé me faire «barouetter» d'un bord et de l'autre à la fin. J'étais trop jeune pour arrêter, j'avais trop de potentiel pour ça et j'aurais aimé aller me promener dans les 1500 points», confie l'auteur de 910 points dans l'AMH et la LNH.
Qu'importe, à 60 ans, il devient un Diable rouge pour toujours. Et qui sait? Peut-être que les Nordiques lui rendront un hommage semblable, s'ils devaient renaître un jour. «Ils me feraient quoi, une bannière des Remparts d'un bord et des Nordiques de l'autre...», dit-il, fort heureux de l'hommage que l'équipe lui rend.
Un gain «incroyable» contre Sorel
Lors de ses deux saisons avec les Remparts, Réal Cloutier a pu compter sur Richard Nantais, qui s'assurait que «Buddy» avait tout l'espace nécessaire pour exprimer son talent. En plus de ses 378 minutes de pénalités, Nantais avait récolté 242 points, dont 85 buts.
Avril 1974. Menés par un trio infernal qui vient de cumuler 692 points en saison, les Éperviers de Sorel sont les favoris de la finale de la LHJMQ qui les oppose aux Remparts de Québec. À peu près tout le monde est unanime, à l'exception de Réal Cloutier.
«À la veille du premier match, j'avais déclaré dans le journal qu'on gagnerait en six. C'est arrivé, même si je n'étais pas sûr de mon coup... Disons que je n'avais pas de trouble à être un peu confiant quand j'étais plus jeune», rigole Buddy Cloutier.
À son arrivée au Colisée Cardin, le coloré entraîneur-chef Rodrigue Lemoyne l'accueille en lui faisant comprendre que sa tête était mise à prix. «Dès ma première présence, je me suis fait frapper devant leur banc. J'étais couché sur la glace, il me crachait dessus, en me disant : "Cloutier, je te l'avais dit." Là, il fallait que Richard [Nantais] sorte ses griffes...»
Les Remparts surprennent les Éperviers en l'emportant 5-1, Cloutier récoltant un but et une passe. «Ça avait été une victoire incroyable. Les Éperviers ne pensaient jamais qu'ils se feraient battre. Même nous, on doutait de nos chances. Je n'avais jamais vu une équipe aussi certaine de l'emporter que Sorel, tout était déjà réservé pour la Coupe Memorial. On est allé gagner la première là-bas, il ne restait qu'à ne pas en perdre une chez nous, dans notre château fort.»
Les Remparts remporteront les matchs 2, 4 et 6 disputés devant un total de 37 879 spectateurs au Colisée de Québec, dont 15 339 au quatrième match. Cloutier s'imposera dans ces trois parties avec des récoltes de six points (4 buts et 2 passes), cinq (3-2) et trois (2-1). Les Remparts allaient ensuite s'incliner contre les Pats de Regina à la Coupe Memorial.
Le luxe d'échanger Pierre Larouche
La saison précédente, les Remparts avaient échangé Pierre Larouche, alors une recrue de 16 ans, contre le défenseur Luc Loiselle. Un an plus tard, Larouche amassera 251 points au centre de Michel Déziel et Jacques Cossette. «Fallait avoir une bonne équipe pour échanger Pierre Larouche», rappelle Cloutier.
«Je me souviens de l'échange : je ne jouais pas souvent, j'avais 16 ans et j'imagine qu'ils avaient besoin d'un défenseur... J'étais en train de m'habiller dans le vestiaire des Remparts pour un match à Sorel. Orval Tessier est venu me voir pour me dire d'aller dans l'autre chambre, que je venais d'être échangé... Je parlais justement de cette finale avec un ami, l'autre jour, on avait perdu le premier match et ensuite, leur gardien Maurice Barrette avait été vraiment bon, mais j'essaie de ne pas y penser trop souvent», raconte Larouche au Soleil.
Tessier, qui a dirigé les Remparts pendant la saison 1972-1973, n'a jamais oublié cette «année extraordinaire» conclue par la Coupe du président et une participation à la Coupe Memorial. «On visait le championnat, on ne pouvait pas avoir trois joueurs de 16 ans [Cloutier, Larouche et Guy Chouinard] sur un troisième trio. Ils étaient tous très bons, c'est dommage, mais il fallait en laisser partir un, on n'avait pas le choix», confiait le résident de Cornwall en se réjouissant de voir les chandails retirés de ses trois anciens joueurs.
«Buddy, Guy et André Savard méritent pleinement cet honneur», ajoutait l'homme de hockey de 83 ans, qui fut notamment entraîneur-chef des Blackhawks de Chicago et qui a joué deux ans avec les As de Québec au milieu des années 50.
Réal Cloutier vu par d'anciens Remparts...
Réal Cloutier, avec les Remparts de Québec, au début des années 70
Orval Tessier (entraîneur-chef en 1972-1973)
«Jouer à 16 ans dans ce temps-là, c'était jeune en vlimeux. Des joueurs de 16 ans dominants comme Buddy, il n'y en avait pas beaucoup. Avec lui et Guy Chouinard, on avait probablement les deux meilleurs. Réal faisait toujours paraître que ce n'était pas bien difficile de compter et revenait au banc en souriant.»
André Savard (capitaine en 1972-1973)
«Réal était un joueur qui avait confiance en ses moyens, ce qui normal, puisqu'il était bon. Il y avait de l'action autour de lui, mais il a toujours été respectueux de ses coéquipiers. Il était un compteur naturel. Il serait un choix de première ronde, aujourd'hui, on ne s'obstinerait pas là-dessus.»
Pierre Larouche (coéquipier à Québec, adversaire à Sorel)
«Il était un joueur spécial, j'ai toujours aimé le regarder. J'étais souvent sur le banc quand il se trouvait sur la glace, parce qu'on mettait notre ligne défensive contre la sienne, et des fois, je me disais : "Ouais, c'était un beau jeu, ça." Mais je ne le disais pas trop fort...»
Richard Nantais (compagnon de trio)
«Je n'ai jamais vu un scoreur comme lui près du filet. Lorsqu'il disait : "À soir, j'en marque deux", il le faisait. Buddy, on le protégeait, personne ne lui touchait. Plus il avait le champ libre, plus il était dangereux.»
Jean Gagnon (coéquipier en 1973-1974)
«Buddy a toujours dit que tu ne marquais pas du coin de la patinoire, mais dans la zone dangereuse. Et il ne manquait pas souvent son coup, elle était plus souvent dans le filet qu'à côté. Il avait l'instinct du marqueur : si la rondelle devait rentrer debout, elle rentrait debout.»