La 900e représentation de la pièce au vieux Palais Montcalm avec les 3 «M».

Broue en 10 lieux

Trente-cinq ans d'existence, 3170 représentations et3 268 882 spectateurs. Les chiffres sont vertigineux. Avec toute cette histoire derrière la pinte de bière, l'increvable pièce Broue, qui n'a plus besoin de présentation, s'arrête à nouveau, dès demain, à la salle Albert-Rousseau. Le Soleil a profité de l'occasion pour replonger avec Marcel Gauthier dans la mine inépuisable de souvenirs liés au spectacle qui a détenu pendant un moment le record Guinness de la pièce ayant tenu l'affiche le plus longtemps avecla même distribution. Voici Broue en 10 lieux et encore plus d'anecdotes méconnues.
<p>La distribution secondaire à Vancouver :  Guy Mignault, Marcel Leboeuf et Patrice L'Écuyer.</p>
1- Dans une manufacture à Montréal
C'est dans une vieille manufacture, achetée et rénovée par les comparses du Théâtre des voyagements, qu'est née l'aventure de Broue. En janvier 1979, alors que la salle de théâtre de 80 places prend forme, le collaborateur habituel de la compagnie de théâtre, l'auteur Michel Garneau, annonce qu'il n'est pas en mesure de fournir une pièce cette année-là. «On ne voulait pas retarder la date d'ouverture, on voulait ouvrir au mois de mars si possible. [...] On s'est dit qu'un auteur ne pouvait pas nous pondre une bonne pièce en deux mois, mais que peut-être plusieurs auteurs pourraient écrire des sketchs et que ça fonctionnerait. C'est à ce moment-là que le gouvernement a annoncé qu'il n'y aurait plus de tavernes au Québec», raconte Marcel Gauthier. Le sujet a été lancé à différents auteurs, notamment Michel Tremblay et Jean-Claude Germain. Finalement, ce sont Claude Meunier, Jean-Pierre Plante, Francine Ruel et Louis Saïa qui répondent à l'appel. Les vies de Verrue, Pointu, Peter l'Anglais, Bonin, Roger, Rod et tous les autres prennent forme. Le 21 mars 1979, Marc Messier, Michel Côté et Marcel Gauthier font un tabac. Ils espéraient tenir trois semaines, ils font un mois à guichets fermés! L'aventure ne faisait que commencer...
2- In English à Sherbrooke
Le premier arrêt de Broue à l'extérieur de Montréal se fait au Théâtre de l'Atelier, à Sherbrooke. C'est aussi en banlieue de cette ville, au Théâtre Centennial de Lennoxville, que la troupe se lance dans sa première présentation... de Brew, dans la langue de Shakespeare! «Le premier soir, on était mort de peur de jouer en anglais», se remémore Marcel Gauthier. «Quand ce n'est pas notre langue, c'est très énervant, on ne peut pas improviser, parce qu'on n'est pas assez bons. Il fallait vraiment qu'on s'en tienne au texte.» Même si le trio aurait tout donné ce soir-là pour ne pas monter sur scène, «ça s'est bien passé», explique le comédien, qui se souvient aussi de la ville reine des Cantons-de-l'Est pour un événement bien particulier... «À Sherbrooke, justement, il y a un monsieur qui a fait une crise cardiaque, en plein spectacle, vers la fin de la première partie», raconte Marcel Gauthier. «On s'est rendu compte que les gens nous écoutaient moins, et là, on a vu qu'il y avait de l'action dans la cinquième ou la sixième rangée. On a arrêté le spectacle. Pauvre monsieur! Je ne sais pas s'il s'en est remis, je n'ai jamais eu de nouvelles.»
3- Party de Québécois à Vancouver
À la fin de 1982, Broue présente sa version anglaise (une traduction, pas une adaptation, précise Marcel Gauthier) à l'autre bout du Canada, à Vancouver. Au terme d'une série de représentations très bien reçues par la critique et le public, les trois M (Michel, Marc et Marcel) se permettent une représentation en français. «On savait qu'il y avait beaucoup de francophones de la région qui étaient déjà venus nous voir en anglais. Ce soir-là, en français, ça a été un délire total. Vraiment, le party de Québécois était pogné. On a vraiment eu beaucoup de plaisir!», s'exclame Marcel Gauthier. C'est aussi à Vancouver, en 1985, que le comédien a distancié ses deux coéquipiers pour devenir le vrai vétéran de Broue. En effet, en 1984, une deuxième troupe de tournée est créée pour répondre à la demande grandissante pour la pièce, autant en français qu'en anglais. Marcel Leboeuf, Patrice L'Écuyer et Guy Migneault sont les émules choisis. Un an plus tard, Marcel Leboeuf ne peut se rendre à Vancouver pour entreprendre une nouvelle série de représentations en anglais. C'est le Marcel original qui prend la relève pour incarner Hervé, Travolta, Peter l'Anglais, le Rocker, Bonin et Louis! Il a donc derrière la cravate une trentaine de représentations de plus que ses collègues.
<p>En 1984 à Allentown aux États-Unis. Michel Côté, Marc Messier et Marcel Gauthier</p>
4- Chez Willy, en Belgique
Hors du pays, Marc, Marcel et Michel se sont aventurés à Allentown, aux États-Unis, en 1984. La pièce (et son concept) traverse toutefois l'Atlantique en 1990, pour s'installer en Belgique, à Bruxelles, sous le nom de Chez Willy. Au pays de la bière, la taverne devient un café. L'adaptation met en vedette Bernard Cogniaux, Michel de Warzée et Michel Kartchevsky. «Les critiques là-bas ont été géniales, les gens ne voulaient pas croire que c'était une pièce québécoise à l'origine. Les médias disaient : "On ne peut pas imaginer une pièce plus belge que Chez Willy"», se souvient Marcel Gauthier. Lui et ses deux complices ont fait le voyage pour travailler avec la troupe belge. «Quand on a assisté à la première, et qu'on a entendu les Belges rire autant que les Québécois, ça a été vraiment très émouvant. Nous avons tous essuyé une larme», confie le comédien. Le succès magique de Broue s'est reproduit en Belgique; Chez Willy a été présenté durant de nombreuses années.
5- Au pénitencier de Cowansville
Le trio de Broue s'est produit dans un autre endroit très particulier : le pénitencier de Cowansville. «Ça a été mémorable», mentionne Marcel Gauthier, sur ce moment assez méconnu dans l'histoire de la production. «C'était, imaginez-vous, Paul Rose, le célèbre felquiste, qui est décédé récemment, qui nous a appelés. Il était détenu et il était ombudsman des prisonniers à ce moment-là. Comme Broue commençait et que ça avait un certain succès, il nous a appelés pour nous demander si on accepterait d'aller jouer à l'intérieur des murs, gratuitement, bien sûr. On a dit oui», raconte Marcel Gauthier. «Par contre, on n'a jamais pu rentrer le mannequin qu'on utilise dans le spectacle. Les gardiens n'ont pas voulu, ils disaient que les prisonniers pourraient s'en servir pour tenter de s'évader», rigole le comédien. N'empêche, la pièce s'est bien déroulée, «et jaser avec les prisonniers après, ça a été fort agréable et intéressant», note-t-il.
6- Sur les chantiers de la Baie-James
Durant les premières années de Broue, les comparses sillonnent le Québec d'un bout à l'autre... même jusque dans les chantiers de la Baie-James! «C'était vraiment au tout début des années 80, on était allé faire une tournée d'une semaine là-bas. Dans le temps, la Baie-James, c'était le gros chantier du Québec», précise Marcel Gauthier. «On a parcouru tous les chantiers et on a joué partout, mais évidemment, il n'y avait pas de théâtre», continue-t-il. Résultat : des menuisiers et des électriciens leur bâtissaient des scènes temporaires, chaque jour. «C'était vraiment une belle aventure. Le public était très réceptif : c'était des gens qui travaillent très physiquement, 12 heures par jour. On a joué parfois en plein jour pour ceux qui finissaient leur quart de nuit, et le soir pour les autres», se remémore celui qui a réellement consacré sa carrière à Broue.
7- Un «meurtre» à Toronto
«À Toronto, on a un meurtre à notre actif!» lance tout de go Marcel Gauthier. Enfin, pas vraiment un meurtre. Alors que les trois comparses de Brew poursuivent leur conquête du monde anglophone dans la Ville-reine, au St. Lawrence Theater, ils reçoivent une lettre pour le moins troublante. «Il y a une dame qui est décédée à la suite de notre spectacle», reprend Marcel Gauthier plus sérieusement. «On jouait souvent les après-midi et on recevait beaucoup de personnes plus âgées, ce qu'ils appellent les blue hair people. Quelque temps après une de ces représentations, on a reçu la lettre d'un monsieur qui nous confiait qu'une de ses amies était allée souper chez des amis après être venue voir le spectacle. Elle leur racontait le spectacle, à quel point elle avait aimé ça, comment elle avait rigolé... Et elle riait tellement qu'elle en est morte, ce soir-là. Le monsieur nous avait écrit la lettre pour nous rassurer en nous disant qu'elle était morte en riant, heureuse.»
8- Succès mitigé à Avignon,en France
Après le succès monstre de Chez Willy, en Belgique, un autre metteur en scène, un Français cette fois, a décidé de se frotter à l'adaptation de Broue. Rebaptisée Cul sec, la pièce, mise en scène par Thomas Le Douarec, se passe au bistrot Chez Gigi, avec table ronde et banquette en cuir. La version française a été présentée en marge du Festival de théâtre d'Avignon, un énorme événement à la programmation foisonnante. Le spectacle, monté sous forme de vitrine, devait tenir en une heure 15 minutes, alors que Broue fait autour de deux heures 25 minutes, plus entracte. «Apparemment, ça n'a pas très bien fonctionné», révèle Marcel Gauthier. «Ceci dit, ça ne veut pas dire que le metteur en scène et le producteur qui ont fait ça ne le referont pas en France. On verra bien. Ce serait le fun qu'ils le fassent, on aimerait bien aller voir ça!» complète l'homme de théâtre.
9- Dans le noir à Chicoutimi
Très peu de représentations de Broue ont été annulées durant la longue carrière de l'oeuvre. «On est béni, on a de bonnes santés», affirme Marcel Gauthier. Si une fuite de gaz au Centaur, à Montréal, a forcé le trio à entreprendre un marathon de 22 représentations en 17 jours (en anglais!), c'est aussi parfois l'électricité qui leur a joué un tour. Comme cette fois à Chicoutimi où le courant s'est amusé aux dépens de la troupe. «Nous en étions presque à la fin de la première partie quand il y a eu une panne de courant», décrit Marcel Gauthier. «Nous sommes sortis de scène. Un peu plus tard, l'électricité est revenue et on a repris la pièce, puisque les spectateurs étaient encore là. Ils étaient allés prendre une bière en attendant! Puis le courant a flanché encore. Il était rendu tard, nous en étions presque à la fin de la pièce. On a demandé au public s'il voulait qu'on arrête ou qu'on continue. Ils ont dit : "Continuez, continuez!" On a terminé la pièce presque dans le noir, avec comme seul éclairage les lumières d'urgence au-dessus des portes.»
10- À Québec, encore une fois!
Quand on lui demande s'il a des souvenirs particuliers de la ville de Québec, Marcel Gauthier pense illico au vieux Palais Montcalm. C'est là que Broue s'arrêtait avant que la salle soit rénovée pour être consacrée à la musique. «Je dois avouer que c'était notre théâtre fétiche. C'est là qu'on a joué notre 900e, entre autres! Ah, le plaisir qu'on a eu dans cette salle-là, ça ne se dit quasiment pas», s'exclame le comédien originaire d'Alma. «On a eu des fous rires mémorables à Québec. C'était tellement extraordinaire cette salle-là, son acoustique, la proximité des gens... Des vieux théâtres comme ça, il n'y en a presque plus au Québec», se désole Marcel Gauthier. À défaut de se produire encore au Palais Montcalm, c'est à la salle Albert-Rousseau, cette semaine, que la troupe s'arrêtera. Les représentations affichent déjà complet, mais des dates ont été annoncées en octobre 2014 et en avril 2015 au Capitole, où les trois acolytes n'ont jamais joué. C'est donc dire que Broue n'a pas encore fini de dérider les foules, malgré les odeurs de tournée d'adieu qui poursuivent la troupe depuis plusieurs années. «Le plaisir est encore là pour continuer longtemps, mais quand même, Broue, ça va finir un jour», estime Marcel Gauthier, réaliste. «Mais pour l'instant, on est de bonne humeur, on est en forme, on a le goût de jouer et on n'est pas tanné. Si la demande est là, on va continuer encore un peu.» L'acteur confie qu'il est «difficile de gérer la fin d'un succès, la fin d'un spectacle unique dans les annales du théâtre au Québec», dont il est particulièrement fier. «Depuis qu'on a annoncé qu'on arrêterait, c'est reparti de plus belle! Probablement que plein de gens qui n'ont pas vu la pièce se disent que c'est le moment», note Marcel Gauthier. À bon entendeur...
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Vous voulez y aller?
Quoi : Broue
Qui : Marcel Gauthier, Marc Messier et Michel Côté
Où : Théâtre du Capitole
Quand : 18 octobre 2014,9 et 10 avril 2015
Billets : 70 $
Infos : 418 694-4444 ou www.billetech.com