Brooklyn propose le portrait nuancé et riche de la métamorphose d'Eilis (à droite), ainsi que de nombreux seconds rôles féminins bien définis.

Brooklyn: le choix d'Eilis  ***1/2

CRITIQUE / Depuis sa présentation au Festival de Sundance en janvier 2015, où il a fait sensation, Brooklyn accumule les accolades. On peut enfin voir ce long métrage tourné en bonne partie à Montréal. Bien plus qu'une splendide et émouvante réussite cinématographique sur le déracinement, le film de John Crowley incarne avec justesse le choix déchirant qu'on doit parfois faire entre deux mondes pour accomplir son destin.
Ce dilemme vertigineux accapare Eilis (Saoirse Ronan). En 1952, la timide mais indépendante jeune femme quitte son petit village irlandais pour s'établir à Brooklyn, où elle souffre du mal du pays et d'une difficile intégration (une première partie qui manque de rythme). Jusqu'à sa rencontre avec Tony (Emory Cohen), un plombier d'origine italienne. 
Un événement familial la contraint à revenir dans son pays natal. Avant son départ, Eilis se marie en secret. Sur place, elle est aspirée par son passé et sa relation trouble avec sa mère, en plus d'être courtisée par un héritier nanti. Entre les deux continents, entre les promesses d'une nouvelle vie et le réconfort de la tradition, son coeur balance.
S'il y a bien deux hommes dans le portrait, Brooklyn propose surtout le portrait nuancé et riche d'une métamorphose (ainsi que de nombreux seconds rôles féminins bien définis). Et un traitement adéquat et nuancé de la part de John Crowley (Intermède) autour du solide scénario de Nick Horn­by (Haute fidélité, Une éducation, Wild).
L'émouvante adaptation du roman de Colm Tóibín est l'anti­thèse d'Immigrant (2013). Alors que le long métrage de James Gray montrait les pièges sordides de l'immigration (exploitation, prostitution, corruption, etc.), le film de Crowley s'attache à une vision plus optimiste (nouveau départ, l'amour, le rêve américain...). Cet espoir d'une vie meilleure qui pousse à tout laisser derrière est tout aussi criant d'actualité maintenant qu'il l'était il y a 60 ans.
Si sa représentation dans Brook­lyn est un peu fleur bleue, le réalisateur irlandais évite d'en édulcorer la dure réalité et fait (involontairement) écho à l'actuelle crise des migrants. Les difficultés d'intégration sont tout aussi grandes et la peur de l'autre tout aussi viscérale. 
Ce qui explique en partie l'accueil dithyrambique réservé au long métrage par la critique. Il y a aussi la réalisation sensible et efficace de Crowley, ses choix esthétiques qui différencient chacun des trois actes du film (le réalisateur vient du théâtre, il sait comment découper efficacement un récit). Mais il y a surtout la performance lumi­neuse de Saoirse Ronan. Son visage est tellement expressif qu'un gros plan révèle plus ses tourments que bien des dialogues (Crowley ne s'en prive pas). Son jeu sobre n'en est que plus puissant.
Brooklyn vient confirmer son immense talent, révélé dans Expiation (Joe Wright, 2007) alors qu'elle n'avait que 13 ans. Ce qui lui vaudra une nomination aux Oscars pour la meilleure actrice de soutien, tout comme Jodi Foster dans Taxi Driver en 1976, sensiblement au même âge. Cette dernière a attendu 12 ans avant de remporter la statuette dorée (pour Appel à la justice), mais Ronan sera peut-être plus rapide.
En attendant, elle a obtenu des nominations pour la meilleure actrice de la Guilde des acteurs et des Golden Globes. Cela dit, il serait injuste de passer sous silence la performance totalement naturelle d'Emory Cohen. Sa candeur et sa fraîcheur de prétendant sincère et extraverti forment la paire avec la nature introvertie d'Eilis.
Ce genre de drame romantique n'est pas mon régal de cinéphile. Je ne carbure pas non plus à la nostalgie qui évoque des temps plus simples où les choix étaient plus restreints (mais plus contraignants). Il se dégage néanmoins de Brooklyn une charge émotive forte et une humanité qui ne peuvent laisser personne indifférent. Impossible de ne pas tomber sous le charme.
=> Au générique
Cote :  *** 1/2
Titre : Brooklyn
Genre : drame historique
Réalisateur : John Crowley
Acteurs : Saoirse Ronan, Emory Cohen et Domhnall Gleeson
Classement : général
Durée : 1h52
On aime : le jeu sobre de Ronan, le portrait nuancé, les choix esthétiques
On n'aime pas : la forme un peu classique, un début qui traîne en longueur