Bonne fête Valentine

Mes belles Valentines, on va oublier ce monsieur Proust que vous affectionnez tant et qui disait que l'amour est un onanisme halluciné, une duperie que se jouent les hommes.
Il préférait les petites madeleines...
On va aussi oublier Pascal Bruckner pour qui l'amour est devenu l'idéologie globale du monde occidental : on ne dirige plus les peuples, mais on les cajole, on les berce, on se tient avec eux dans un rapport fusionnel d'intimité et de séduction.
Romancier, essayiste, maître de conférence à Scien­ces po, Pascal Bruckner publie chez Gras­set Le paradoxe amoureux.
C'est pointu.
En gros, il écrit qu'on demande trop à l'amour et que la séduction est devenue un marché.
Dans cet essai de 280 pages, il passe en revue nos comportements amoureux, l'évolution de nos sentiments, les métamorphoses du mariage, notre liberté sexuelle, nos fantasmes érotiques, nos souffrances d'amour, etc.
Et cette décevante conclusion : en amour, il n'y a pas vraiment eu de progrès.
À iceux et icelles qui préféreraient quelque chose de plus léger, je recommande cet aimable opuscule de Sophie B. que publient les Éditions Goélette : 365 raisons de t'aimer.
Sophie Bérubé est animatrice à la télévision communautaire de Quebecor, Canal VOX, et grand chef aux Productions
PhiloTV.
Avant ça elle a pratiqué le droit du travail chez Fasken Martineau, a été recherchiste à Radio-Canada et journaliste à TVA.
Rien d'extraordinaire dans ce livre, sauf de jolies petites formules, de jolis petits mots tendres pour dire à son homme toutes les raisons qu'elle a de l'aimer. Au hasard : pour toutes les fois où nous pieds se touchent pendant la nuit; chaque fois que tu crois avoir économisé après avoir dépensé; ton intérêt pour tout ce qui est oral; ta manière de t'abandonner dans le divan en fin de journée; les mots doux que tu me chuchotes...
Plusieurs d'entre vous se reconnaîtront dans cette tendresse au quotidien.
Extrait d'une lettre d'André Gorz à sa femme Dorine :
«Tu vas avoir quatre-vingt-deux ans. Tu as rapetissé de six centimètres, tu ne pèses que quarante-cinq kilos et tu es toujours belle, gracieuse et désirable. Cela fait cinquante-huit ans que nous vivons ensemble et je t'aime plus que jamais. Je porte de nouveau au creux de ma poitrine un vide dévorant que seule comble la chaleur de ton corps contre le mien.»
Quelle lettre sublime!
André Gorz a été le cofondateur du magazine français Le Nouvel Observateur, en 1964, avec Jean Daniel.
C'est dans un essai d'Alain Badiou, Éloge de l'amour, que j'ai trouvé ce morceau d'anthologie amoureuse.
Publié par Flammarion dans la collection Café Voltaire, cet essai de 90 pages est le compte rendu d'un échange entre Alain Badiou et le journaliste Nicolas Truong au Festival d'Avignon, en 2008.
Alain Badiou est un drôle de moineau : philosophe, romancier, dramaturge, maoïste, défenseur du communisme et des sans-papiers. Pour lui, les politiques de Sarkozy et le régime de Vichy, c'est du pareil au même!
Bref, un autre de ces vieux soixante-huitards qu'affectionnent les Cocoricos.
Pourtant, ce qu'il dit de l'amour vaut d'être retenu : «L'amour donne de l'intensité et une signification à notre vie.»
Il constate que l'amour ne se résume pas à la rencontre, mais se réalise dans la durée : «L'amour est une construction durable, une aventure obstinée. Laisser tomber au premier obstacle n'est qu'une défiguration de l'amour. Un amour véritable est celui qui triomphe durablement, parfois durement, des obstacles que l'espace, le monde et le temps lui proposent.»
On se repose les méninges avec Les chroniques conjugales d'un mâle en mal de mots qu'Étienne Gervais publie aux Intouchables.
C'est léger, c'est pétillant, c'est souvent drôle. À peine 128 pages dans lesquelles l'auteur évoque ses relations conjugales : un quatre et demi, un gars ordinaire, une fille ordinaire, un chat pas
ordinaire.
Étienne Gervais n'invente rien. Il se contente de s'approprier un sujet, la vie à deux, qui a du succès depuis la nuit des temps. Et il fait ça avec finesse et
intelligence.
De tous les livres qui me sont passés ente les mains pour rédiger ce marronnier, le plus con­vaincant a été L'étrange histoire de l'amour heureux du sociologue Jean-Claude Kaufmann. Un bouquin de 228 pages publié par Armand Colin.
L'amour, écrit-il, est la grande affaire de notre vie. Une affaire autrement plus importante que notre réussite professionnelle ou matérielle.
Et pourquoi cela? Tout simplement parce que l'être humain est pétri de sentiments et qu'il cherche à donner un sens à sa vie.
Kaufmann passe en revue les grands chapitres de l'histoire des relations amoureuses : l'amour courtois (la passion de Tristan pour Iseut est plus forte que sa volonté), l'amour vu par Montaigne (une agitation éveillée, vive et gaie), la cristallisation amoureuse selon Stendhal (il rêve d'une passion qui soit heureuse, il la cherche mais ne la trouve pas), le romantisme et sa quête de la perfection (malheureux Werther), Flaubert et cette cruche d'Emma Bovary (son exaltation lui tombait littéralement sur les nerfs), la libération sexuelle des années 60 (je t'aime moi non plus).
Aujourd'hui, la notion de couple a moins la cote. Nous nous contentons de flashs amoureux parce que nous sommes réticents à nous engager. C'est l'illusion du bonheur immédiat. C'est l'amour qui tend à devenir un produit de consommation.
Derrière notre insatiable besoin d'amour, se cache une demande de reconnaissance : nous voulons être aimé et nous sentir exister!
L'amour est une petite utopie, un petit monde idéal que l'on s'efforce de bâtir à deux.
Plus haut, j'ai utilisé le mot marronnier.
Marronnier est un terme journalistique pour évoquer les articles prévisibles et incontournables : la Saint-Valentin, la chute de la première neige, l'arrivée du père Noël, le Carnaval de Québec, l'ouverture de la pêche, les vacances de la construction, la saison des REER, la rentrée des classes, la célébration de la Saint-Patrick, etc.
Chez vlb éditeur, Michel Dorais publie un texte de 120 pages intitulé Petit traité de l'érotisme.
Professeur en sciences sociales à l'Université Laval, il explique que l'érotisme demeure l'un des aspects les plus méconnus et les plus incompris de l'expérience humaine.
Extrait : «L'attraction sexuelle est une émotion résultant de dynamiques très complexes. On ne désire pas n'importe qui, n'importe quand. Une foule de conditions doivent être réunies pour créer de l'excitation sexuelle.»
L'érotisme, ce n'est pas de la pornographie. L'un suggère, l'autre montre.
L'érotisme doit comporter une promesse dont la réalisation n'est pas encore assurée. L'érotisme joue dans la tension entre ce qui est caché ou montré, permis ou interdit, offert ou refusé.
Par exemple, note Dorais, pour être érotique, la nudité a besoin de vêtements ou d'objets qui la magnifient (bijoux, tatouages, piercings), ou d'un décor, ou d'une posture, ou d'un contexte particulier.
L'érotisme est mutin et voyeur : «Le corps érotisé est à la fois magnifié, presque sacralisé dans la vénération qu'il suscite, et simultanément profané par le regard, par le fantasme ou la caresse impudiques sans lesquels il n'est guère d'érotisme.»
Attention, l'émotion amoureuse et l'émotion érotique sont deux choses distinctes. On peut aimer sans désirer et désirer sans aimer.
Je termine sur une note légère.
Elle s'appelle Cécila et elle publie chez Pres­ses libres, c'est-à-dire chez Quebecor Media, un petit recueil de nouvelles érotiques : Incitations.
En tout une vingtaine de nouvelles destinées à nous faire rougir. Une vingtaine de nouvelles pour évoquer autant de situations : dans la voiture, dans l'escalier, avec son voisin, avec un homme, avec une femme, avec les deux...
Honnêtement, je les ai trouvées bien sages ces histoires coquines.
Rien qui arrive à la cheville de Venus Erotica ou Les Petits Oiseaux de cette très experte Anaïs Nin. Dans le genre, personne n'a réussi à faire aussi torride qu'elle!