Une scène du Démantèlement, avec Gabriel Arcand et Sophie Desmarais

Bon début pour Le démantèlement

Quand un journaliste écrit qu'il a réalisé une entrevue sur la Croisette, il twiste un peu la vérité. Mais vendredi, on était vraiment sur le trottoir du mythique boulevard avec Sébastien Pilote, pour discuter du Démantèlement, son beau film présenté en première mondiale vendredi, à Cannes. Et à des années-lumière du propos de son long métrage.
Le réalisateur Sébastien Pilote
Il y a des choses presque immuables. L'acteur Gabriel Arcand le constatait, en entrevue au Soleil. Quarante et un ans après son premier passage à Cannes avec La maudite galette, de son frère réalisateur Denys, «le public change, mais pas le Festival». Mais les choses changent parfois de façon presque imperceptible jusqu'à ce qu'on se rende compte qu'elles font partie d'une époque révolue. Comme l'agriculture paysanne, au Québec, dont parle beaucoup Sébastien Pilote, l'air de rien.
À la base, Le démantèlement est centré autour de Gaby (Arcand, dans l'un de ses plus beaux rôles), qui décide de démanteler son élevage de moutons pour aider financièrement sa fille Marie (Lucie Laurier), qui vient de divorcer. Pilote a ainsi voulu explorer les tourments d'un homme qui a la paternité exacerbée jusqu'à la déraison. Parce qu'il a le sentiment, après une vie de dur labeur et de sacrifices, que tout ce qu'il lui reste, ce sont ses deux filles. «Les pères doivent toujours donner pour être heureux, c'est de même», dit Gaby.
Il est assez lucide pour savoir que sa fille l'exploite - c'est une victime consentante, un «perdant magnifique». Mais le placide éleveur constate aussi que sa ferme lui a coûté sa femme et ses filles, parties vivre en ville. Et que son mode de vie appartient au passé.
L'approche documentaire de Pilote exacerbe l'impression qu'il radiographie la fin d'une époque, celle d'un certain milieu agricole paysan. Les fermiers sont lourdement endettés, ont peu de revenus et pas de relève; autrement dit, ils sont prisonniers de leur ferme et pratiquent la simplicité involontaire. C'est le cas de Gaby. Il décide de vendre en connaissance de cause.
Pilote sait de quoi il parle - le résidant du Lac-Saint-Jean a ancré son film dans son milieu. Les figurants qui participent à l'encan du démantèlement sont des fermiers du coin - tous vieux! À 63 ans, Gaby se glisse au sein d'eux sans détonner. «J'ai l'air d'eux autres, de vrais cultivateurs», souligne Gabriel Arcand. D'ailleurs, l'acteur a travaillé avec deux éleveurs pour être capable de jouer avec naturel, ce qu'il fait avec beaucoup d'intensité.
L'un d'eux, Alain Maltais, «a un destin semblable à celui de mon personnage». Fiction et réalité se rejoignent.
Un certain regard
C'est aussi ça, Cannes. Loin des premières glamour et des bulles, il y a des films qui défendent une vision et posent un certain regard sur le monde. L'approche de Sébastien Pilote est osée, mais son film a été sélectionné pour la 52e Semaine de la critique (une belle plate-forme internationale pour le film). L'universel, c'est le local moins les murs, comme disait l'auteur Miguel Torga. À preuve: une bonne partie du Démantèlement se passe en extérieurs...
La projection s'est déroulée en présence des acteurs Gabriel Arcand, Lucie Laurier, Gilles Renaud et Sophie Desmarais. Pour cette dernière, il s'agissait d'une première, et deux fois plutôt qu'une, puisqu'elle incarne le rôle principal dans Sarah préfère la course, présenté la semaine prochaine. «Je crois que ça a bien été, mais je connais pas ça», a-t-elle avoué candidement.
Le film de Sébastien Pilote distille une certaine mélancolie du terroir, avec ses paysages bucoliques et son approche documentaire. Magnifiquement filmé, il ne réussit que partiellement à émouvoir, l'attention avouée du réalisateur, qui a voulu faire un film plus accessible que Le vendeur.
Sa première inspiration pour Le démantèlement vient d'ailleurs d'un grand cinéaste qui savait concilier vision d'auteur et succès populaire: François Truffaut. «Après avoir un connu un échec, il avait affirmé qu'un film consacré à un personnage sur une pente descendante ne pouvait pas fonctionner. Je me suis demandé comment je pouvais raconter l'histoire d'un personnage qui remonte en même temps qu'il descend.»
Et à l'inverse du réalisateur du Dernier métro, le Québécois croit que Le démantèlement trouvera son public. «Il y a un bon buzz autour du film et il suscite de l'intérêt. Il y a des gens qui sont venus me voir qui étaient émus. Les gens vont être bouleversés, mais ce n'est pas misérabiliste.»
Le démantèlement sera présenté cet automne, au Québec.
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Bérénice Bejo
Bérénice Bejo vibrante
Le passé, d'Asghar Farhadi (La séparation), s'avère jusqu'à maintenant le film le plus solide de la compétition. Filmé avec ingéniosité, mais aussi d'une façon très naturelle avec plusieurs longs plans, il met en scène des personnages aux prises avec le doute, les secrets de famille et des choix difficiles à assumer. Ils ont une épaisseur dramatique et une complexité morale fabuleuses dont la plus belle incarnation est assurée par Bérénice Bejo (The Artist). L'actrice y est absolument éclatante et vibrante dans la peau d'une femme trahie qui compose avec ses fantômes, sa vie amoureuse compliquée et sa relation conflictuelle avec sa fille aînée. Sa performance à la fois intense et nuancée en fait une candidate de choix pour le prix d'interprétation féminine, de la même façon que Le passé sera assurément un favori pour la Palme d'or. Mais n'allons pas trop vite, la compétition est encore jeune.
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Le démantèlement
Sébastien Pilote: ***
Le passé
Asghar Farhadi: ***