De Prague à Londres en passant par Santiago, l'exposition Bodies du Dr Roy Glover a fasciné le public comme elle a soulevé des questionnements éthiques.

Bodies... l'exposition: des corps un peu trop anonymes

Qui se cache derrière les corps utilisés pour l'exposition Bodies? Ont-ils consenti à cet usage? Tout ce qu'on sait, c'est qu'ils proviennent d'une entreprise qui reçoit des corps du système pénitentiaire chinois, où on applique toujours la peine de mort.
«La triste réalité, c'est que Premier Exhibitions (organisateur de l'exposition) profite de l'exposition des restes de personnes qui peuvent avoir été torturées et exécutées en Chine», concluait en mai 2008 le Procureur général de l'État de New York, au terme d'une enquête.
Bodies... l'exposition ouvre ses portes le 6 juin à l'Espace 400e. À ce jour, elle a été vue par 11 millions de personnes, en Europe comme en Amérique. Le sujet lui-même fascine et suscite de l'émerveillement, mais la question de l'origine et du consentement des personnes dont le corps est exposé a soulevé des critiques et de l'indignation dans plusieurs des endroits où l'exposition a été présentée.
Luci Tremblay, porte-parole d'InternationArt, qui présente l'exposition à Québec en collaboration avec les producteurs montréalais Serge Grimaux et Paul Matte, se dit satisfaite des garanties offertes par les responsables de l'exposition.
«Les documents qui nous ont été fournis par Premier Exhibitions disent qu'il s'agit de gens morts de mort naturelle et qui ne souffraient pas de maladie contagieuse», explique-t-elle.
Cadavres chinois
Les corps utilisés proviennent tous de Chine. Ils ont été fournis par une entreprise privée, Dalian Medi-Uni Plastination Labs, qui leur fait subir le traitement de plastification (plastination en anglais) destiné à les conserver.
Lorsque cette même exposition a été présentée à New York, le président de l'Association américaine des anatomistes cliniques s'était étonné que les corps exposés soient ceux de gens en santé, robustes, morts dans la fleur de l'âge. L'Association avait d'ailleurs décidé de boycotter l'exposition.
Une équipe de l'émission 20/20 a réalisé un reportage dévastateur sur cette exposition au début de 2008. On nous montrait le laboratoire chinois où sont préparés les corps, un entrepôt lugubre sur un terrain jonché de détritus. Les journalistes ont aussi parlé à un homme qui se chargeait du transport des corps de détenus exécutés, photos à l'appui.
Premier Exhibitions avait d'abord nié les allégations des journalistes et soutenait dans un communiqué que «tous les spécimens sont morts de cause naturelle». L'entreprise prétendait aussi que les corps provenaient de l'Université de Dalian, en Chine.
C'est ce reportage qui a provoqué l'enquête du Procureur général de l'État de New York. Celui-ci a conclu une entente avec Premier, qui acceptait de rectifier sa version des faits en publiant l'avis suivant, qu'on trouve encore dans son site Web :
«Cette exposition présente des restes humains de citoyens ou de résidants chinois qui ont été initialement obtenus par le Bureau chinois de police. Le Bureau chinois de police peut recevoir des corps provenant de prisons chinoises. Premier Exhibitions ne peut pas vérifier de façon indépendante si les restes humains que vous voyez ne sont pas ceux de personnes qui ont été incarcérées en Chine.»
L'entreprise n'a aucune idée de l'origine de ces corps ou des causes de décès. Elle se fie simplement à son fournisseur chinois, sans aucun document à l'appui, avait conclu le Procureur de New York.
L'utilisation de corps provenant de Chine pose de graves problèmes, avait soutenu, devant une commission judiciaire de Pennsylvanie, Harry Wu, un exilé chinois qui dirige une organisation de défense des droits, Laogai Research Foundation.
Il existe 68 crimes passibles de mort en Chine, rappelait-il, et le nombre d'exécutions se chiffre par milliers chaque année. La majorité de ces corps ne sont pas réclamés par des proches pour la bonne raison que ceux-ci sont avisés de l'exécution après le fait seulement. Selon lui et plusieurs autres, les victimes d'exécution en Chine alimentent un véritable marché noir d'organes et de corps humains.
Expositions diverses
Depuis qu'un anatomiste allemand, Gunther Von Hagens, a mis au point la technique de plastification qui permet de préserver le corps indéfiniment, plusieurs entreprises ont monté des expositions semblables à la sienne.
C'est le cas de Premier Exhibitions, une entreprise cotée en Bourse (NASDAQ : PRXI). Un autre groupe, Encore Events, vient tout juste de voir son exposition (Our body/À corps ouvert) interdite par un tribunal à Paris. Là encore, le flou entourant l'origine des corps, tous chinois, a miné la crédibilité de l'événement.
De son côté, Gunther Von Hagens affirme n'exposer que des corps obtenus après consentement. En 2004, lorsque son exposition, Body World, a été présentée en Californie, le California Science Center avait chargé un expert de vérifier la validité des consentements. Celui-ci avait examiné 200 formulaires de consentement et avait pu les associer aux certificats de décès. Il est cependant impossible d'identifier les corps offerts en exposition, mais la Californie avait jugé les consentements valides.
Von Hagens a par ailleurs lui aussi implanté un laboratoire de plastification dans la ville de Dalian, en Chine. C'est d'ailleurs un ancien associé chinois de Von Hagens qui a créé la Dalian Medi-Uni Plastination Labs.
Éric Philippe, professeur au département d'anatomie et de physiologie de l'Université Laval, avoue avoir un profond malaise à l'idée que des corps soient obtenus sans consentement. «Ça me gêne énormément. Je suis d'accord pour faire découvrir ce que nous sommes, pour faire respecter et aimer le corps, mais on ne peut pas jouer avec le corps humain d'un autre. Je n'ose pas l'imaginer.»