Des membres de l'organisation du Festival de Cannes ont tenu une minute de silence sur les marches du Palais du Festival en l'honneur des victimes de l'attentat de Manchester.

Bleuets à la Crème de menthe

Jean-Marc E. Roy et Philippe David Gagné ont débarqué à Cannes lundi pour accompagner Crème de menthe, leur deuxième court métrage en compétition à la Quinzaine des réalisateurs en trois ans. Le soir venu, les Bleuets ont monté les marches pour le Michael Haneke, mais la fatigue les a rattrapés. Le lendemain, je les rejoins sur le bord de la plage, un peu fripés mais souriants, en bermudas et chemises à manches courtes. Une entrevue sympathique et remplie de franche rigolade. Les deux réalisateurs ont toutes les raisons d'être détendus.
À leur première présence avec l'original et décapant Bleu tonnerre, le duo a vu dans cette sélection une «validation». Cette fois, «c'est une confirmation» qu'ils font partie de «la famille de la Quinzaine». «Ils vont regarder le travail qu'on va soumettre [à l'avenir] avec un oeil favorable. Pour notre premier long, ils auront un intérêt plus marqué», croit Philippe.
Reste qu'une sélection à Cannes, c'est bien beau, mais ça change pas le monde. Quand on s'est rencontré, il y a deux ans, Jean-Marc mitonnait son documentaire sur le cinéaste André Forcier, Philippe bûchait sur un long de fiction. Ils ont avancé, mais ça ne les a pas «mis au monde». «Parce qu'on s'entend qu'avec un court, on n'est pas encore né. On a la tête sortie», rigole Philippe. Ils ont évoqué un projet de long conjoint avec l'univers de Bleu tonnerre, sans plus.
N'empêche : les deux loustics sont les seuls Québécois à être au Festival, avec Matthew Rankin à la Semaine de la critique, dont ils allaient voir le film mardi soir. Ils y sont avec, encore une fois, un court typiquement québécois, produit au Saguenay.
Le ton est différent cette fois, plus doux et nostalgique, mais toujours aussi drôle. Crème de menthe raconte le périple de Renée (Charlotte Aubin), qui revient dans sa ville natale pour les funérailles de son père. Forcée de vider la maison paternelle, la jeune femme découvre un immense capharnaüm. Elle va y chercher des traces de souvenirs d'enfance enfouis dans le fouillis. Cette quête de sens dans le deuil est très relative. «Parce qu'un souvenir, c'est constamment réactualisé par ta mémoire.»
Et qu'est-ce que vient faire la crème de menthe là-dedans? Jean-Marc rappelle qu'ils sont fortement attachés à notre culture populaire et que c'est «une icône de la fin des années 60, début des années 70», qui représente le défunt père. Il y a aussi un punch hilarant en lien avec la boisson en finale.
À part la présentation du court en première mondiale vendredi, ne comptez pas sur les deux compères pour bronzer idiots. Ils ont l'intention de voir le plus de films possible. «C'est pas de mettre un suit et de monter les marches qui est excitant. C'est de découvrir des films dans cette salle mythique. On vit un moment unique», souligne Philippe. Tout à fait d'accord.
Philippe David Gagné et Jean-Marc E. Roy.
Difficile de ne pas être bouleversé par l'attentat de Manchester. J'aurais aimé pouvoir prendre mes trois enfants dans mes bras et leur dire, chacun : «Je t'aime» (toi aussi, ma fiancée...). Je suis plutôt allé voir Jeune femme, une comédie de Léonor Seraille, en fin d'après-midi. Ça m'a fait un bien fou.
Une chance parce qu'en soirée, le Rodin de Jacques Doillon s'est avéré d'un ennui mortel. On se demandait ce que le réalisateur de Ponette (1996) pouvait apporter de plus au Camille Claudel (1988) de Bruno Nuytten. Rien. Autant le premier était survolté, autant le deuxième manque de passion.
Mais ce n'est pas le comble. Alors qu'il fait le portrait d'un artiste anticonformiste, Doillon propose un film d'un académisme navrant, avec ces petites vignettes qui se terminent avec un fondu au noir. Après 15 minutes de projection, les journalistes n'ont cessé de quitter la salle jusqu'à la fin. Avec raison. Non content de se servir de Rodin pour dénuder de jeunes femmes, le drame biographique chronologique enfile les clichés et les répliques archi-convenues, parfois ridicules. 
On peut se demander ce que Lindon, Prix d'interprétation en 2015, est allé faire dans cette galère. Même lui n'arrive pas à la sauver du naufrage. Quant à Izïa Higelin, l'interprète de Camille Claudel devrait s'en tenir à la chanson ou aux comédies comme Samba (Toledano et Nakache, 2014). 
Rodin manque singulièrement d'inspiration quand il s'agit d'explorer le rapport du sculpteur à la création, ce qui est assez paradoxal, merci.
La question qui tue : au nombre de films français soumis au Festival, celui-là était parmi les meilleurs pour la compétition? 
Il fallait la sensibilité de Naomi Kawase pour tourner un film sur des non-voyants qui vont au cinéma! Avec Vers la lumière, la réalisatrice propose un beau récit poétique sur le goût de vivre et l'espoir. Elle met en scène une jeune femme en deuil de son père et de sa mère en perte d'autonomie qui s'attache à un photographe célèbre qui perd la vue. Vont naître de cette union improbable des sentiments forts entre un homme qui perd la lumière et une femme qui la poursuit.
Honnêtement, ce n'est pas ma tasse de thé. Mais même s'il s'agit d'un film convenu et un peu mièvre, sa résonnance intime et sensuelle pourrait bien toucher une corde sensible chez le jury, d'autant que la réalisation éthérée de Kawase propose aussi de magnifiques plans gorgés de lumière et un travail remarquable sur le son.
À sa septième présence au Festival, avec déjà un Grand prix à son actif (La forêt de Mogari, en 2007), Kawase peut rêver à la Palme d'or. Ou, à tout le moins, une récompense. Mais ne nous emballons pas. Il reste encore de sérieux prétendants : Coppola, Fatih Akin, Ozon, Lynn Ramsay...
Les frais de ce reportage sont en partie payés par le Festival de Cannes.
ON A VU
Vers la lumière, de Naomi Kawase ***
Jeune femme (Un certain regard) de Léonor Seraille ***
Rodin de Jacques Doillon *
LU
Dans Deadline, que Jake Gyllenhaal travaille avec Denis Villeneuve sur plusieurs projets par l'entremise de sa compagnie de production, notamment une adaptation du Fils (2015) de Jo Nesbø. «J'adore travailler avec lui sur le plan créatif, et je l'aime comme être humain, et j'ai vraiment hâte de retravailler avec lui. Sur ça ou n'importe quoi d'autre. C'est une amitié et un partenariat que j'aime.» Le célèbre acteur a collaboré avec le réalisateur québécois sur Ennemi (2013) et Prisonniers (2013), long métrage qui a lancé la carrière américaine du cinéaste d'Incendies (2010).
VU
La plage de très près au pavillon de la SODEC, avantageusement situé. À Cannes, il y a deux étendues sablonneuses : celles des riches et celle des prolétaires. La première y accueille la clientèle huppée des luxueux hôtels de la Croisette et de leurs terrasses. Il y a une petite portion de plage publique, mais la majorité des Cannois préfère aller faire trempette à l'est où il y a plus d'espace et de petits snacks-bars à prix populaire. J'ai jamais vraiment le temps de m'y baigner, mais j'aime la longer en marchant, avant la projection du soir.
ENTENDU
La mythique pièce YYZ de Rush dans Crème de menthe de Jean-Marc E. Roy et Philippe David Gagné. Le morceau instrumental est un élément-clé de leur court métrage - le personnage principal l'interprète à l'orgue, qui appartient à Jean-Marc E. Roy. C'est un musicien professionnel qui l'a enregistré pour le film et non le coréalisateur, qui a tout de même fait une tentative. L'idée leur est venue après avoir vu une vidéo d'une Japonaise de neuf ans qui jouait YYZ. Comme quoi l'inspiration peut naître d'étrange façon...