Simon Laperrière et Éric Falardeau sont de la dernière génération à avoir vécu ses premiers émois sexuels avec la série Bleu nuit, emblématique d'une certaine télévision au Québec.

Bleu nuit mis à nu dans un livre

«Le film que vous allez voir comporte des scènes érotiques qui peuvent offenser certains téléspectateurs. Il est par conséquent recommandé à un auditoire adulte.»
Ce simple message avait un effet exaltant chez les ados au sommet de leur puberté. En 1987, j'avais 15 ans. Pas encore l'âge requis, et pourtant je connaissais Bleu nuit, la case horaire de films érotiques de Télévision Quatre-Saisons, le samedi en fin de soirée. Tous les garçons de mon âge connaissaient Bleu nuit, même que plusieurs s'en vantaient dans les corridors de l'école.
Éric Falardeau, 32 ans, et Simon Laperrière, 29 ans, sont de la dernière génération à avoir vécu ses premiers émois sexuels avec Bleu nuit. Le premier est cinéaste et a mis sur pied l'exposition de la Cinémathèque québécoise sur les effets spéciaux; le second est programmateur du festival de films FanTasia. Le duo travaille actuellement à la rédaction d'un ouvrage tout à fait sérieux sur le phénomène, Bleu nuit - Histoire d'une cinéphilie nocturne, qui sera publié aux éditions Somme toute et Panorama-cinéma à la fin de l'été prochain, avec la collaboration de Samuel Archibald, romancier et professeur de cinéma et littérature populaires à l'UQAM.
«C'est en discutant avec un journaliste français de la distribution du cinéma pornographique et érotique en France et au Québec, qu'on s'est rendu compte qu'il n'existait pas de documentation sur Bleu nuit, alors que c'est emblématique d'une certaine télévision au Québec. Tout le monde a une histoire ou une anecdote à raconter sur Bleu nuit, qu'il l'ait regardé ou non», croit Simon Laperrière.
Tout un volet du livre sera d'ailleurs consacré à l'initiation à la sexualité à travers Bleu nuit, qui a tenu l'antenne de 1986 à 2007. «Ce qu'on veut faire, c'est à la fois raconter l'histoire de cette «série» qui s'inscrit dans celle de la station TQS, mais aussi de synthétiser et d'analyser la place qu'occupe Bleu nuit chez un très vaste public.»
Curieusement, Bleu nuit n'était pas au départ destinée à des films purement érotiques. «Le premier titre de Bleu nuit était un film d'auteur de Bertrand Blier, intitulé Beau-père. Puis, ils ont diffusé des films de Maurice Pialat, Roman Polanski, Woody Allen. Ils ont dû se rendre compte que la diffusion de cinéma érotique attirait un public plus important, et la série s'est dégourdie. Après deux ans, le temps que le catalogue de TQS se construise, ce n'était que du cinéma érotique», rappelle Simon Laperrière.
Si Falardeau a bien gardé en mémoire la scène finale du film Gwendoline, Laperrière, lui, n'a pas souvenir d'un titre précis, mais d'un film se déroulant au jour de l'An. «Les gens ne se souviennent pas nécessairement des titres de films, mais de l'avoir regardé un soir. Bizarrement, ils se souviennent souvent davantage des publicités qu'on voyait durant Bleu nuit, comme les magasins érotiques, les lignes de party et Jojo Savard», expliquent-ils.
On s'entend que Bleu nuit ne donnait pas dans la porno hardcore; on y voyait des seins, des fesses, très peu d'organes génitaux, on y entrevoyait des actes sexuels, mais jamais de pénétration. À l'époque, il n'y avait qu'à la télé payante qu'on pouvait voir des films olé olé. TQS allait être le premier - et le seul - réseau généraliste à jouer dans cette talle. D'autres émissions s'ajouteront à Bleu nuit, aux titres aussi affriolants que Libido, Aphrodisia, Phantasmes, Sex-shop et l'éphémère Sur l'oreiller avec France Castel.
<p><em>Emmanuelle</em> fut un des films marquants à avoir été télédiffusé par TQS dans le cadre de <em>Bleu nuit</em>.</p>
C'était bien avant Internet, et le club vidéo n'était évidemment pas une option, rappelle Éric Falardeau. «On n'avait pas accès à la fameuse pièce derrière les portes de cow-boys, et il fallait fouiller dans la garde-robe de son père pour espérer trouver des Playboy. Pour plusieurs, le samedi soir, c'était le rendez-vous des érotomanes mineurs. On allait chez des amis, on attendait que les parents soient couchés, on avait des rituels pour pouvoir regarder Bleu nuit en faisant semblant de regarder autre chose. Autour de minuit, le moment attendu allait commencer.»
Bien sûr, il n'y avait pas que des ados à l'écoute, mais disons que la cible atteinte était beaucoup plus large que celle que recherchait TQS. Guy Fournier, qui a façonné la première grille horaire de TQS en 1986, se doutait bien que des mineurs regardaient Bleu nuit, comme il en témoignera dans le livre.
Au cours de leurs recherches, les deux auteurs ont constaté que très peu de journalistes québécois se sont penchés sur la chose érotique, contrairement à la France, où les spécialistes du cinéma «X» sont légion. Ils ont notamment fait appel à l'animatrice de radio et ancienne actrice de films pornos française Brigitte Lahaie et le journaliste Stéphane du Mesnildot des Cahiers du cinéma, mais aussi à l'ancienne chroniqueuse de télévision de La Presse Louise Cousineau. «On a plusieurs collaborateurs qui viennent écrire sur des thématiques reliées à Bleu nuit pour pouvoir mettre en contexte l'émission», conclut Éric Falardeau, dont le long métrage d'horreur, Thanatomorphose, vient d'être lancé en DVD.
Quelques titres marquants de Bleu nuit
- Emmanuelle
- Goodbye Emmanuelle
- Emmanuelle et les filles de Madame Claude
- Gwendoline
- Raspoutine
- Le journal de désirs
- Hôtel Exotica
- Joy
- Tendres cousines
- Les escarpins rouges