Bertrand Tavernier et Thierry Lhermitte pendant le tournage de Quai d'Orsay à l'Assemblée nationale française, dans le décor du palais Bourbon. Le réalisateur n'a pas hésité à choisir Lhermitte pour jouer le ministre des Affaires étrangères français, librement inspiré de Dominique de Villepin. «Il est élégant, il peut aller très loin dans la démence, tout en ayant une vraie sincérité», estime Tavernier.

Bertrand Tavernier dans les coulisses du pouvoir

À 72 ans, Bertrand Tavernier déborde de vitalité. Ce grand cinéaste, maintes fois primé et cinéphile passionné, tourne encore à un rythme d'enfer, avec un éclectisme fascinant, passant avec beaucoup de bonheur d'un genre à l'autre. Quai d'Orsay est une satire sur les coulisses de la politique qui met en vedette Thierry Lhermitte, Raphaël Personnaz et une certaine Julie Gayet... Le Soleil s'est entretenu avec Bertrand Tavernier, à Paris, de son 30e film, plutôt bien reçu par la critique et le public.
Q    Quai d'Orsay détonne quand même un peu dans votre filmographie, non?
   Je suis toujours étonné quand on me dit ça. À chaque fois, je me fais des défis différents. Il me semble que La fille de d'Artagnan (1994), c'était déjà une comédie. Il y avait beaucoup de passages comiques dans Que la fête commence... (1975). Je trouve que ça ne détonne pas du tout. À part qu'il y a plus de trucs de comédie, mais c'était le ton et l'approche de la bande dessinée. J'ai eu l'impression de continuer des films comme L.627 (1992).
Q    Pourquoi un film politique à ce moment de votre carrière?
R    Aucun metteur en scène ne pense comme ça. Il se trouve que j'ai lu la BD [de Christophe Blain et Abel Lanzac] et que j'ai tout de suite voulu acheter les droits. Parce que je n'avais jamais trouvé un angle pour en parler. Les choix ne se font pas en fonction d'un plan de carrière, mais des hasards et de la possibilité. J'étais intéressé aussi par ce qu'elle évoque : on s'intéresse plus à l'image qu'aux faits. Le pouvoir est aux mains de ceux qui sont chargés des communications. C'est intéressant de montrer comment ils travaillent et de la faire sur le ton de la comédie à l'instar de réalisateurs comme Billy Wilder et Frank Capra.
Q    Le ministre des Affaires étrangères joué par Lhermitte est inspiré de Dominique de Villepin. Comment les spectateurs vont-ils le percevoir au Québec?
R    Le sujet est universel. C'est une histoire d'apprentissage de quelqu'un qui découvre un monde de fous et qui découvre comment y survivre et faire passer ses idées. Ce n'est pas plus difficile de s'y repérer que dans l'histoire de La vie et rien d'autre [1989]. Petit à petit, tous les spectateurs peuvent arriver à s'identifier. C'est le même sujet que Le loup de Wall Street [de Martin Scorsese]. Le personnage de Raphaël Personnaz est comme le public, il ne sait rien. Comme l'était l'auteur de la BD [Abel Lanzac, pseudonyme du diplomate Antonin Baudry]. Toutes les scènes qui sont dans le film, il les a vécues. Il y a des choses qui sont arrangées. Le ministre ne citait pas Héraclite, mais Rimbaud. C'était plus marrant.
<p>Bertrand Tavernier avait choisi Julie Gayet (à droite) pour interpréter un personnage de la garde rapprochée du ministre (Lhermitte) bien avant que les rumeurs sur sa liaison avec le président français n'éclatent. </p>
Q    On a l'impression que le ministre est complètement déconnecté de la réalité. Est-ce pour ça que vous avez choisi Thierry Lhermitte?
R    Il est élégant, il peut aller très loin dans la démence, tout en ayant une vraie sincérité et qu'il ne joue pas comique. Il est très sincère. Jean Rochefort, qui a bien aimé le film, m'a dit qu'il a été séduit par le fait que tout le monde joue sérieux. Je me suis rappelé ce que [le légendaire réalisateur américain] Howard Hawks disait : «Une comédie est une bonne comédie quand en changeant une ou deux choses, ou un angle, vous pouvez tourner un film dramatique.» J'aurais pu faire ça avec mon film.
Q    Le choix de Julie Gayet (la supposée maîtresse du président français François Hollande) dans la garde rapprochée du ministre était-il un clin d'oeil?
   J'aurais été médium... J'ai pris Julie Gayet parce que c'est une formidable comédienne et qu'elle était crédible. Elle est aussi très sexy. Ça fait des années que je voulais travailler avec elle.
Q    Que pensez-vous de l'état actuel du cinéma français, que certains disent en crise?
R    Le cinéma français se porte très bien. Il s'est fait plusieurs bons films récemment : La vie d'Adèle (Kechiche), le film de [Albert] Dupontel [9 mois ferme], de solides documentaires... Quelques mauvais aussi. Le problème, c'est que plusieurs films commerciaux ont été un désastre. Mais vous avez aussi des succès inattendus comme le film de Dupontel, le mien ou celui de Guillaume Galienne [Les garçons et Guillaume, à table!, gagnant de cinq Césars]. Nous avons de bons réalisateurs comme Desplechin, Klapisch, Ozon, Jeunet, Audiard...
Q    Travaillez-vous sur un nouveau projet?
R    Oui, je veux faire un documentaire très subjectif sur le cinéma français. Ce sera un petit voyage sur les films qui m'ont touché, marqué, ému, les gens que j'ai rencontrés, ce qui m'a amusé, afin de rendre hommage à tous les gens qui font que je peux exercer mon métier, de Jacques Prévert à Jean Grémillon, Renoir, Jacques Becker, tous les gens que j'aime...
Quai d'Orsay prend l'affiche le 14 mars. Les frais de ce reportage ont été payés par UniFrance.