À la fin 2012, plus de 300 organisations possédaient l'autorisation d'utiliser des drones.

Bébé drone deviendra grand

C'est un bébé drone, il vient de naître, il s'appelle DelFly.
Lesté par une batterie à l'autonomie encore balbutiante, il volette péniblement dans un laboratoire de l'université de Delft aux Pays-Bas. Car oui, à la différence de ces autres étranges machines volantes dont on parle de plus en plus, celui-ci bat des ailes. Vous pourriez le déstabiliser d'un simple mouvement de bras, mais vous ne le ferez pas tellement il est cute.
Ah oui, il est aussi autonome, il se dirige seul, comme un grand, avec ses deux yeux myopes qui scrutent laborieusement un horizon pixellisé de quelques mètres. Tellement cute que dans deux ans, votre fils vous en demandera un, vous verrez. Il ne s'agit peut-être cependant que d'une question de temps avant que vous ne vouliez lui étamper votre poing en forme de vie privée dans le servomoteur.
Le drone a la cote. Il a même déjà son très beau site de photos et de vidéos (dronestagr.am), parce qu'avec ses caméras embarquées de plus en plus légères, il fait l'objet d'un culte de la part de bien des réalisateurs parmi lesquels on trouve notamment des amateurs de skateboard.
Pour l'anecdote, mentionnons que le drone a déjà fait au moins un blessé au Québec, un ami «pilote» nous ayant dit qu'il avait sérieusement entaillé la main d'un skateboarder avec une hélice lors d'un tournage récent. «Docteur, c'est une coupure de drone.»
Il faut dire que dans le domaine de la beauty shot, c'est le pied. Un photographe animalier, Will Burrad-Lucas, a mis en ligne le 1er janvier des images aériennes du Parc national du Serengeti (en Tanzanie) absolument stupéfiantes. Des plans dignes de National Geographic tournés avec un appareil qu'il s'est construit lui-même, le Beetlecopter. L'appareil, extrêmement silencieux, lui permet notamment de s'approcher en vol des animaux comme jamais auparavant. Et par ici la carie de girafe. Et par ici le survol de gnous ben relaxes.
Vieille invention
Le véhicule téléguidé (UAV en anglais) est pourtant une très vieille invention, presque aussi vieille que l'avion lui-même. Déjà en 1915 (12 ans seulement après le premier vol des frères Wright), l'Américain Elmer Sperry, qui avait mis au point le gyrostabilisateur (un genre de pilote automatique), est approché par la NAVY pour créer un avion sans pilote. Et ça marche. Orville Wright lui-même se met de la partie en inventant, en collaboration avec Charles Kettering, le Kettering Bug. L'avion téléguidé fonctionne, parfois très bien, mais souffrant des limites techniques du temps, ne réussit que 7 vols sur un total de 24.
Le premier drone véritablement opérationnel reviendra 30 ans plus tard hanter les Londoniens avec un moteur au son qu'on disait sinistre (un pulsoréacteur). Son nom? La bombe V1.
Selon plusieurs observateurs, l'arrivée d'essaims de ces machines au-dessus de nos têtes n'est plus qu'une question de temps. Déjà, selon l'Electronic Frontier Foundation, la FAA (l'organisme de régulation du trafic aérien américain) avait autorisé à la fin de 2012 plus de 300 organisations à détenir des COA (certificates of authorization) leur permettant d'utiliser des drones.
Les plus connus d'entre eux sont évidemment les fameux Predators, utilisés abondamment par l'armée américaine au Moyen-Orient et responsables, selon le Bureau of Investigative Journalism, un organisme indépendant basé à Londres, de la mort de milliers de civils depuis 2004, dont des centaines d'enfants.
Guerre chirurgicale, vous dites? Il n'en fallait pas plus au philosophe français Grégoire Chamayou, auteur du livre Théorie du drone, pour affirmer récemment que l'utilisation du drone est en train de changer radicalement la manière dont nous mènerons des guerres dans l'avenir.
«On pourrait même dire que si ce dont nous parlons est de la "guerre", elle n'a de "guerre" que le nom : sans combat, sans front, sans présence au sol, c'est une guerre mise hors de combat. Elle se réduit à de l'abattage. On tue les gens comme du gibier. Les stratèges américains parlent de "chasse à l'homme".»
Ça, c'est quand il est question de guerre, mais que fera-t-on quand votre corps policier en aura un? Votre voisin? Quand on filmera votre terrain? Votre manif? On sait déjà que plusieurs corps policiers utilisent les drones aux États-Unis (évidemment, ils ne sont pas armés). Cela n'a pas empêché des citoyens de Seattle de protester contre la «militarisation» du ciel en 2012 lorsque la police de la ville a exploré l'idée de mettre en service des appareils (aux dernières nouvelles, le corps policier avait reculé). Et vous, que ferez-vous?
Question de détendre l'atmosphère de cette lourde chronique, on pourrait ici proposer à Réjean Tremblay d'intégrer, dans la prochaine saison de son excellente et subtile série sur l'univers du Web, un personnage-drone. Un genre de drone décrocheur chinois (qui serait par exemple propriétaire de dépanneur) qui aurait couché avec la fille de son cousin en retransmettant en direct par tranches de six secondes sur Vine sa nuit d'amour.
Ne nous remerciez pas, ici au Flâneur, c'est plus fort que nous, «on pense drone».