Beaucoup de bruit pour rien

L'homme d'affaires Jean Campeau annonce l'ouverture d'un nouveau bar sur Grande Allée. «La musique y sera plutôt calme, d'ambiance, une place de rencontre.» Est-ce qu'il se prépare à l'arrivée d'une résidence Soleil?
Pas du tout. J'ai lu ça dans un article que j'ai trouvé en farfouillant dans les archives du journal. Mercredi 13 avril 1994, le titre : «Bienvenue chez Maurice», on annonce des investissements de cinq millions pour renipper le manoir Price, ancien quartier général de l'Union nationale de Maurice Duplessis. L'endroit tombe en ruines depuis qu'il est passé au feu, à la fin des années 80.
La Ville de Québec a agi comme caution financière pour les travaux. Elle s'est un peu traîné les pieds, Campeau l'a même poursuivie parce que ça n'allait pas assez vite à son goût. Il devait y avoir une galerie d'art, une boutique de vêtements. «Et pour faire chic et résoudre le sempiternel problème de stationnement, de 15 à 20 valets en uniforme avec sifflet seront à pied d'oeuvre dans un cabanon en bordure du trottoir», écrivait le collègue Robert Fleury, retraité depuis.
Les mauvaises langues disaient que ça ne marcherait pas, qu'il y avait assez de bars sur Grande Allée. Après tout, ça faisait au moins 20 ans que Pierre, Jean et Jacques essayaient de relancer le manoir en se cognant le nez chaque fois. Tout ce temps-là, le Concorde était à côté. Il était là quand ça ne marchait pas, il était là quand ça a marché. Un hôtel ne fait pas le succès d'un bar, point barre.
On connaît la suite de l'histoire, le Maurice n'est pas resté, s'il l'a été, un bar tranquille avec de la musique douce. Vingt ans plus tard, il est, avec le Dagobert en face, un royaume du boum-boum où on ne s'entend pas parler. Je généralise, évidemment, on me répondra qu'au premier étage du Dag il y a des shows et, qu'au-dessus du Maurice, il y a le Charlotte, où on arrive à tenir une conversation.
D'ailleurs, j'aimerais savoir combien de fois Duplessis s'est tourné dans sa tombe en apprenant qu'un débit de boisson avait été nommé à sa mémoire, lui, cet ultraconservateur que l'alcool a rendu malade, qui a renoncé à la dive bouteille. Et que dire de cette Charlotte, qu'on présente comme sa maîtresse.
C'est injuste, il y en a eu tant d'autres.
La Grande Allée est une métaphore de Québec. En 1668, elle était la banlieue. Fin du XIXe, elle devient bourgeoise et politique. La construction dans les années 70 de l'édifice H, dit le calorifère, a consacré Québec comme ville de fonctionnaires, héritant des ministères engendrés par la Révolution tranquille.
La ville a toujours eu cette réputation-là, d'être tranquille. Il faut y habiter pour savoir que c'est n'importe quoi, que ça bouge toujours quelque part, suffit de savoir où. Québec n'est pas une ville-dortoir.
Mais c'est une ville qui vieillit, les statistiques le disent. Environ 20 % de la population a plus de 65 ans, dans 10 ans, ça sera 27 %. C'est plus d'un habitant sur quatre. Eddy Savoie, propriétaire des résidences Soleil, est au courant. Pas pour rien qu'il veut mettre la main sur le Concorde. Il sait qu'à Québec, il ne manquera pas de vieux. Des vieux qui ont de l'argent en plus.
Des aînés, excusez-moi.
Moi, ça sera en 2039. On y arrivera tous un jour, même les propriétaires du Maurice et du Dagobert, qui trouvent qu'une résidence pour personnes âgées sur la Grande Allée, c'est la 11e plaie d'Égypte. Un d'eux a dit ça, sans rire. «C'est carrément ridicule! C'est clair que les gens d'affaires de la Grande Allée vont s'opposer à ça!»
S'opposer à quoi? À 350 personnes qui viennent habiter au centre-ville, des gens qui ont du temps, de l'argent, et une santé pas trop pire? Vrai qu'ils ne fermeront pas les bars, qu'ils ne payeront pas des tournées de shooters, qu'ils n'iront pas aux populaires dimanches olé! olé! du Dagobert.
Ils se plaindront du bruit, du Festival d'été? Pas si on se fie à «ARL-35» de Bathurst qui a laissé ce commentaire en juillet sur Tripadvisor après avoir séjourné au Concorde. «Très bon choix d'hôtel pendant le Festival d'été, car on n'entend pas le bruit et la musique de l'extérieur une fois dans l'hôtel.» Au gros pire, on n'a qu'à mettre les sourds côté Plaines.
Je me suis tapé les quelque 190 commentaires en français laissés depuis 2006, j'ai trouvé deux personnes qui se sont plaintes du bruit des bars autour. D'autres se sont plaints des bars, remarquez, quand leurs voisins éméchés regagnaient leur chambre, comme «Poules405» qui se serait bien passé de ces «jeunes sur le party». Beaucoup plus ont pesté contre le bruit des ascenseurs, de la climatisation, «des sanitaires de l'étage au-dessus», «des murs très minces». Ce sera à Eddy de régler ça.
Est-ce dommage de perdre cet hôtel? Oui. Plusieurs en ont gardé un souvenir impérissable. Est-ce qu'une résidence Soleil va tuer la Grande Allée? Non. Elle va la changer, un peu. Elle ne vivra plus que la nuit et pour les lunchs de bureau. Les restaurants devraient être contents, ils seront moins dépendants des touristes. Les vieux, ça aime aussi souper en amoureux, pas juste à la cafétéria.
Ce qui est drôle dans cette histoire, c'est d'entendre les gens d'affaires monter aux barricades contre une invasion de vieux chialeux, comme si, à 65 ans, on devenait forcément intolérant. Il n'y a pas d'âge pour être chialeux et intolérant. Les gens d'affaires en font une magnifique démonstration.