Aux limites de l'acceptable

Le débat venait de s'engager lorsque François Legault a fait entrer un premier «éléphant dans la pièce»: le «deal» de Philippe Couillard avec Arthur Porter, ex-directeur du CUSM, accusé de fraude.
Françoise David a ensuite fait entrer un second éléphant: l'argent placé à l'abri de l'impôt dans un paradis fiscal plutôt qu'à une caisse populaire.   
Si le débat s'était prolongé, d'autres éléphants seraient sans doute entrés. Il y en a plusieurs autour de M. Couillard.
On ne parle pas ici d'illégalités mais d'attitudes aux frontières de la moralité et de l'acceptabilité sociale pour qui aspire à devenir premier ministre.
M. Couillard avait caché qu'il s'était négocié un emploi avant de quitter la politique. Il a travaillé auprès d'un gouvernement de dictature en Arabie Saoudite.   
A été imprudent en s'associant au Dr Arthur Porter. Personne ne le savait alors compromis dans une histoire de pots-de-vin, mais d'autres signaux auraient pu éveiller des soupçons. Par exemple, cet intérêt de M. Porter pour les mines de diamant au Sierra Leone, où il avait ses entrées auprès du régime corrompu.
M. Couillard était proche de M. Porter. Le côtoyait à des conseils d'administration et dans des réceptions. Il a profité de son réseau pour être nommé au comité surveillance du SCRS en 2010.
Cela ne rend pas M. Couillard coupable par association des gestes de son ex-associé.
Ni des poursuites contre Glenn J. Mullan, ex-président de la mine Canadian Royalties, qui avait recruté MM. Couillard et Porter à son C.A. en 2009.
Mais la répétition de scénarios mettant en cause la moralité des partenaires et mandants de M. Couillard est préoccupante.
On ne parle pas ici d'un accident de parcours, d'une coïncidence ou d'une distraction. Ça ressemble à une tendance, lourde.
Le malaise ne vient pas seulement des faits mais de la mollesse des explications de M. Couillard, parfois de leur absence.
Il vient de son inclinaison à ne pas voir les enjeux éthiques de certains de ses choix ou à les banaliser. À n'y voir qu'une opération de salissage par des adversaires.
M. Couillard réduit les enjeux éthiques à leur seule dimension policière ou légale. Comme si la légalité pouvait tout justifier et suffire pour juger des comportements publics.
M. Couillard plaide aussi l'ignorance et la candeur pour masquer un manque de flair à repérer les partenaires douteux. Une sorte de «je ne savais pas», dont on a vu à Montréal où cela pouvait mener lorsqu'on s'approche de l'aveuglement volontaire. Cette légèreté étonne d'un homme autrement si structuré et systématique.  
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M. Couillard a-t-il fait des choix socialement inacceptables? La réponse dépendra souvent de la couleur politique de celui qui la donne.
Dans les mêmes circonstances, qu'auraient fait ceux qui lui reprochent d'avoir mis son argent à l'abri de l'impôt?
Qu'en penserait un tribunal de personnes raisonnables et indépendantes?
La personne visée irait-elle défendre ses choix sur la place publique et les proposer en exemple de bon comportement?
En éthique, ces questions sont des tests de «réciprocité, d'impartialité et d'exemplarité».
Il n'y a pas de normes infaillibles, mais ces tests peuvent aider à réfléchir et à «allumer des voyants rouges ou jaunes», explique le professeur André Lacroix, de l'Université de Sherbrooke.
J'en vois clignoter plusieurs sur le tableau de bord de M. Couillard.
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On voudrait des politiciens qui lavent plus blanc que blanc, qui soient moralement inatteignables et au-dessus de tout soupçon.
Les attentes élevées sont légitimes, mais le politicien parfait n'existe pas. Ça se saurait. Tous auront de petits squelettes dans leur placard. Parfois de plus gros.
Les failles d'un parcours de politicien peuvent parfois le rendre sympathique et plus humain. Et parfois pas.