Jean-François Caron

Au pays des géants

L'écrivain et spécialiste Paul Ohl dit souvent que ne devient pas homme fort qui le veut! Jean-François Caron est peut-être une exception à la règle. Bien que doté d'une génétique favorable, il n'a pas été couronné champion canadien six fois d'affilée par hasard. Dans quelques semaines, au Botswana, il tentera de faire mieux que sa cinquième place de l'an dernier à la compétition qui couronne l'homme le plus fort au monde.
Dans son gymnase de Lac-Saint-Charles, son gabarit est un bon indice indiquant qu'on se retrouve au centre névralgique d'une conquête herculéenne. À 6'3" et 330 livres, la voix lourde et le verbe facile, Jean-François Caron ne passe pas inaperçu. Il enchaîne les mots au même rythme qu'il ajoute des poids à sa barre.
«Si je revenais 10 ans en arrière et que je voyais celui que je suis devenu, je capoterais. Je n'aurais jamais pensé me rendre là, je ne me voyais pas à ce niveau-là. Mais quand je commence quelque chose, je ne le fais pas à moitié. J'ai mis tous mes oeufs dans le même panier et je me suis consacré 100 % à l'entraînement, alors qu'avant, je travaillais 40 heures en plus de m'entraîner», disait-il avant de partir récemment pour une série de compétitions le menant de l'Australie à l'Afrique, en passant par l'Allemagne et le Brésil. Il sera également au Festival des hommes forts de Warwick, du 6 au 9 juillet.
Depuis 2011, il vise à devenir l'homme le plus fort au monde. Au Canada, c'est chose faite. Et en février, il a défendu son titre à la première étape du circuit du plus fort «Viking» au monde, sous la neige, en Norvège. «Moi, faire une compétition à moins 10 degrés, ça ne me dérange pas», dit-il en riant.
On le croit sur parole lorsqu'il dit que l'effort ne l'effraie pas. Avant de faire un métier de sa passion, l'enfant qu'il était a transporté des balles de foin sur la ferme familiale de Les Hauteurs, petite municipalité de 500 âmes au sud-est de Rimouski. Plus tard, le jeune adulte en faisait autant avec les poches de moulée à la meunerie de Mont-Joli, qui l'employait avant son déménagement à Québec, voilà neuf ans.
«J'ai été élevé sur une ferme laitière. Mon grand-père me disait : "Si tu travailles fort, tu peux faire n'importe quoi"», raconte celui qui puise son inspiration en regardant le parcours de son père, Donald, même s'il est la copie conforme de son grand-père maternel, un gaillard de 6'4" et plus de 300 livres.
«Il était plus costaud que moi, il avait de méchants bras. Je suis la seule personne dans la famille qui lui ressemble. Ma grand-mère mesurait 4'11"... Mon père, lui, a de bonnes mains. Un fermier qui n'est pas fort, ça n'existe pas.
«Je constate aujourd'hui que mon père était une machine. Au déjeuner, on savait qu'il était debout depuis 5h le matin pour aller faire le train. Il s'occupait de la ferme, prenait soin de ses enfants», dit avec une touche émotive celui dont la mère est décédée d'un cancer lorsqu'il n'avait que neuf ans. Jean-François a une soeur, Jennifer, maintenant chimiste à Boston et championne... de «baby-foot», jeu de soccer sur table.
«Rapide, agile, athlétique»
Pour Caron, les compétitions d'hommes forts sont arrivées en 2004, bien après celles de son enfance en ski alpin. Un ami l'avait invité à tourner un pneu, soulever une barre, transporter une pierre d'Atlas, etc.
«J'avais une bonne force, mais je n'avais jamais essayé ça. Je l'ai fait pour le plaisir, sans chercher à ne rien prouver. J'ai ensuite commencé à m'entraîner. Et ça n'a pas été très long. Dès 2006, j'étais sur le circuit provincial.»
Il s'était aperçu de son potentiel un an plus tard lorsqu'il a été invité à remplacer Dominic Filiou (un géant de 6'6 " et de 440 livres) au Championnat nord-américain parce que ce dernier devait assister à l'accouchement de sa femme. Caron prend le cinquième rang. «Là, je me suis rendu compte que je pouvais rivaliser avec les autres.»
En 2008, il s'amène à Québec pour occuper un poste de représentant et bénéficier de facilités d'entraînement qu'il n'avait pas à Mont-Joli. En 2011, il démissionne, achète son gym Santé X Trem, s'entraîne à temps plein et enchaîne les compétitions.
Depuis six ans, il est champion canadien. Il fait le tour du globe et du pays pour participer au circuit des hommes les plus forts.
«Ça peut paraître niaiseux de dire ça, mais le plus dur, c'est de manger et de voyager. La partie la plus facile, c'est dans le gym. Pour le reste, l'homme fort doit être rapide, agile, athlétique, technicien, etc.», souligne celui qui profite de l'entrepôt de son commanditaire XPN pour pratiquer les épreuves techniques.
Et ça lui rapporte, car à sa première visite en Australie, en mars, il a établi le record canadien avec le déplacement de cinq pierres d'Atlas en 52,67 secondes et a terminé troisième au classement final d'une étape de la série «Arnold Classic», en l'honneur d'Arnold Schwarzenegger. Il se démarque, même si plusieurs sont plus costauds que lui.
«Je suis dans les petits, la moyenne est de 6'5'' et de 350 livres. Sauf que ce n'est pas une compétition du plus gros, c'en est une du plus fort. Une carrière ne dure pas 100 ans, je suis en forme, j'y vais et je mets le paquet! Je suis chanceux, j'ai évité les blessures et je vais le faire jusqu'à ce que mon corps me dise d'arrêter. Je ne suis pas fou, je sais que la pente descendante est inévitable et je vais m'en rendre compte», admet-il avec franchise.
Mais ce jour ne pointe pas encore à l'horizon!
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Caron a établi le record Guinness pour le nombre (13) de retournements d'une voiture en cinq minutes, exploit réalisé en Chine en 2015.
La recette du succès
Il n'a jamais mis les pieds dans un gymnase pour le plaisir. Message de Jean-François Caron à qui voudrait devenir un homme fort: ce métier n'est pas fait pour les paresseux! Lorsqu'il est devenu propriétaire de son local d'entraînement, qui lui offre une sécurité financière en cas d'arrêt obligé de la compétition, certains l'ont vite découvert.
«Il y en a qui venaient ici pour flâner, j'ai mis fin à ça. Quand tu te présentes au gym, c'est pour t'entraîner. Plusieurs jeunes sont restés, ils sont devenus très bons», dit Caron alors que notre oeil est attiré vers une petite photo des soeurs Dufour-Lapointe, skieuses acrobatiques qui s'entraînent chez lui au cours de l'été lorsqu'elles sont de passage sur la rampe d'eau de Lac-Beauport.
Caron a notamment pris Jimmy Paquet sous son aile en 2012. Avant d'être blessé, Vincent Lapointe complétait ce trio de Québec qui domine au pays. «Je suis capable de me donner de la "merde" tout seul, mais quand je vois Jimmy aller, j'y vais à fond. C'est important d'avoir de bons partenaires qui te poussent à aller toujours plus loin.» 
«C'est encore plus motivant quand celui-ci est ton idole», note Paquet, une jeunesse de 23 ans qui marche dans les pas de Caron. «Il n'est pas à ce niveau pour rien, c'est impressionnant ce qu'il fait à l'entraînement. Quand j'ai fait ma première compétition, je ne savais pas que c'était la plus difficile au Québec. Jean-François est venu se présenter, il m'a invité à m'entraîner avec lui à telle heure. Depuis 2012, je suis toujours là», raconte le natif d'Inverness.
Son mentor ne connaît qu'une façon de s'entraîner: la sienne. «J'enseigne une méthode, celle pour gagner. Si tu veux faire autre chose, va ailleurs. Il n'y a pas de secret, pas de raccourci. Les gars qui sont au niveau mondial y sont parce qu'ils s'entraînent pour ça. Il y en a certains qui viennent une fois et on ne les revoit plus», enchaîne Caron, aussi occupé avec la promotion de son sport.
Il parlera de dopage pour dire que son sport était contrôlé comme d'autres le sont, que le vainqueur du concours de l'homme le plus fort était disqualifié s'il se faisait pincer et perdait sa réputation. «Ça reste un choix personnel, mais il n'y a pas des millions de dollars en jeu. Les gens pensent qu'on prend automatiquement quelque chose pour lever 900 livres, mais ce n'est pas tout le monde qui peut le faire. Pis si tu en prends, vas-tu mesurer 6'8" et peser 400 livres pour autant?»
Record Guinness
Caron a établi le record Guinness pour le nombre (13) de retournements d'une voiture en cinq minutes, exploit réalisé en Chine en 2015. Ses marques personnelles s'élèvent à 960 livres (435 kg) au soulevé de terre, à 900 livres (408 kg) à la flexion sur jambes (squat), à 545 livres (247 kg) au développé couché (bench press) et à 700 livres (318 kg) à cette même épreuve avec le port d'un chandail de banc.
Il tient aussi à populariser le sport, d'où sa présence dans toutes les compétitions provinciales et nationales depuis la création de la fédération canadienne, fondée il y a deux ans pour redonner ses lettres de noblesse à la discipline.
«Pour avoir des gars comme Jimmy et moi, ça prend une base. J'ai dit O.K., je vais faire tout ce que je peux. Je n'ai pas sauté une compétition depuis deux ans. Il nous reste beaucoup de travail à faire, mais le film sur Louis Cyr a aidé. Il y a une histoire des hommes forts au Québec, les gens aiment voir des choses impossibles se réaliser.»
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Zydrunas Savickas
Jean-François Caron sur...
Son idole: Zydrunas Savickas (Lithuanie)
«Il est le plus titré, j'ai beaucoup appris de lui juste à le regarder. Il était présent à l'une des premières compétitions à laquelle j'ai assisté en 2005 à Québec et il est encore actif.»
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Le plus fort Brian Shaw (États-Unis)
«Il est de loin l'homme le plus fort du XXIe siècle. Je me demande s'il y en aura un autre comme lui, il domine partout. À 6'8" et 420 livres, il est le modèle du Hulk, il projette une belle image, travaille fort, il est inspirant.»
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Hafthor Bjornsson joue le rôle de Gregor Clegane dans<em> Le trône de fer</em>.
Le plus reconnu Hafthor Bjornsson (Islande)
«Un géant très habile de 6'9" et 400 livres. Il joue dans l'émission de télé Le trône de fer [le rôle de Gregor Clegane]. Il est l'un des deux meilleurs sur la terre, présentement, et celui qui peut vraiment vivre aisément de ce métier.»
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Jean-François Caron avec Jimmy Paquet
Son protégé Jimmy Paquet (Québec)
«À 23 ans, il commence à se rapprocher des charges que je soulève. Il est encore en apprentissage, mais il n'est pas à des lunes de moi et ça peut arriver qu'il me batte. Même que ça va survenir un jour. Il y a des tonnes d'athlètes qui font ça, mais personne ne s'entraîne comme lui. C'est la raison pour laquelle Jimmy est deuxième au Canada.»