Le réalisateur Nicolas Bary avec l'auteur Daniel Pennac, dont le roman Au bonheur des ogres - réputé inadaptable - est porté à l'écran.

Au bonheur des ogres: monstre sacré

Nicolas Bary n'a pas froid aux yeux. Pour son deuxième long métrage, le réalisateur de 33 ans s'est attaqué à un roman réputé inadaptable : Au bonheur des ogres, premier chapitre de la populaire Saga Malaussène, de Daniel Pennac. Il en fait un film baroque, à l'imagination débridée, avec une forte distribution. Ce qui n'a pas été sans écueil...
Q.    Pourquoi Au bonheur des ogres?
R.    Je l'ai lu à 14 ans. Et il m'était resté ce personnage de bouc émissaire professionnel. En plus, ce côté grand frère de Malaussène, moi, j'ai des frangins beaucoup plus jeunes que moi, je crois qu'il y a eu ce truc inconscient où je me suis reconnu. J'aimais aussi ce mélange de genres, cette antinomie du titre. J'aime les contrastes. Je me suis dit que ce serait bien de faire cohabiter ce côté sucré/salé [du livre] dans un même film. Je me sentais vraiment fait pour faire ce film. Je n'ai pas vu les aspects plus complexes. Ça, je les ai vus plus tard. Du coup, on a mis deux ans à écrire le scénario.
Q.    Est-ce que Daniel Pennac a collaboré?
R.    J'échangeais régulièrement avec lui pour avoir son feeling. Il fallait transformer des choses, mais en même temps, je voulais lui rester fidèle. Je ne voulais pas me l'approprier de façon égoïste. Je voulais transcrire l'énergie, le kaléidoscope d'émotions de son bouquin ainsi que sa sincérité et son humanité. Il est proche du lecteur. Les personnages sont spontanés, comme moi.
Q.    Le livre aborde des thèmes sombres (pédophilie, terrorisme...). Les traiter sur le ton de la comédie, ça ne vous a pas fait peur?
R.    Si. Mais, pour moi, c'était vraiment le principe du conte. Il y a un aspect exutoire. Je voulais qu'un enfant puisse voir le film. Il va se poser des questions, certes, mais comme il s'en pose avec Le petit poucet. Quant aux adultes, je voulais qu'il puisse avoir un autre niveau de lecture.
Q.    Comment avez-vous réuni une telle distribution?
R.    [Le réalisateur] Emir Kusturica, j'y ai pensé en écrivant. C'était un peu un fantasme. Je l'avais découvert comme acteur dans La veuve de Saint-Pierre de Patrice Leconte (2000). Je suis allé le rencontrer et il a fini par me dire oui. Raphaël Personnaz (Marius), je l'ai rencontré sur un film il y a une dizaine d'années. On est devenus copains. Je l'ai revu dans La Princesse de Montpensier de Bertrand Tavernier (2010), où il avait un jeu énergique avec de la comédie dedans. Je me suis dit : tiens, il faut amener ça pour Malaussène. Bérénice Bejo était bien branchée par la série. Quand je l'ai rencontré, The Artist (2011) n'était pas encore sorti. Elle n'aurait peut-être pas été encline à le faire après. Quand au camée d'Isabelle Huppert, je l'ai rencontré sur un tournage où je faisais de la régie, il y a 12 ans. Je lui ai rappelé quand je suis allé la voir l'an dernier. Elle a été touchée.
Q.    Comment expliquer alors que le film n'ait pas marché (seulement 159 612 entrées en France)?
R.    Premièrement, on est sorti à un très mauvais moment : la semaine où il ne fallait pas sortir, on était là. Deuxièmement, on a eu un problème de marketing - il a été vendu comme un film pour enfants. C'était décevant. Mais je pense qu'il peut avoir une deuxième vie à la télé, en DVD... Mais ça va vite, si tu n'as pas les entrées qu'il faut la première semaine, allez, hop, poubelle.
Q.    Votre premier film (Les enfants de Timpelbach, 2008) était aussi une adaptation. Vous n'avez pas le goût de raconter vos histoires?
R.    Mon prochain sera personnel. Mais je ne suis pas venu au cinéma parce que j'avais plein d'histoires à raconter. C'était avant tout l'envie d'être chef d'orchestre d'un film. J'ai plus un côté initiateur de projets - j'ai ma propre boîte de production. Par contre après, je mets de moi dans le film.
Q.    Dans un pays avec une forte tradition de cinéma d'auteur, comment est-ce perçu?
R.    Je me sens un peu hors du système. Notre cinéma se regarde un peu trop le nombril et ça manque de générosité avec l'extérieur. Je suis venu au cinéma par le cinéma américain de divertissement intelligent. Je m'inscris plus là-dedans que dans un cinéma de niche...
Au bonheur des ogres prend l'affiche le 21 février. Les frais de ce reportage ont été payés par UniFrance.