Le metteur en scène Jacques Leblanc et le costumier Denis Denoncourt devant les esquisses des costumes de la pièce Arlequin, serviteur de deux maîtres.

Arlequin, serviteur de deux maîtres: que tombent les masques

Quand il a décidé de s'attaquer à Arlequin, serviteur de deux maîtres, Jacques Leblanc pensait tout naturellement masquer ses personnages, dans la plus pure tradition de la commedia dell'arte. Poussé par son costumier Denis Denoncourt, il a toutefois décidé de laisser tomber les masques... au profit de maquillages élaborés.
L'image n'est pas anodine, surtout quand on sait que la pièce de Carlo Goldoni comporte son lot de personnages qui cachent leur véritable identité, de Truffaldino (le nom d'Arlequin dans la pièce), qui sert deux maîtres, à Béatrice, qui se travestit en son frère pour pouvoir retrouver son amant.
«C'est une série de quiproquos extraordinaires», lance Jacques Leblanc, metteur en scène de la pièce qui prend l'affiche demain à la Bordée. «Aujourd'hui, on a presque toute la mémoire de la commedia dell'arte dans cette pièce-là», résume-t-il à propos de l'oeuvre écrite au milieu du XVIIIe siècle par Carlo Goldoni.
Et pour aller à l'essence même de l'oeuvre, Jacques Leblanc a étudié autant les différentes traductions françaises que la version originale en italien. S'il ne parle pas officiellement cette langue, son expérience avec la mise en scène de différents opéras a habitué son oreille à sa musicalité. «J'ai remanié les répliques pour que ce soit plus vivant, plus court», explique l'homme de théâtre. «Souvent, les Français ont la fâcheuse manie de mettre beaucoup de mots pour exprimer une idée qui, dans une autre langue, est beaucoup plus courte.»
C'est une question de compréhension, renchérit Denis Denoncourt, costumier. «Ces textes ont besoin d'être bien compris pour mettre l'accent sur un petit moment en particulier, le punch qu'il y a dans chacune des scènes», ajoute-t-il.
Surtout que l'intrigue a de quoi étourdir. À Venise, Pantalone et le Dottore Lombardi discutent du mariage de leurs enfants respectifs, promis l'un à l'autre depuis la mort du précédent fiancé de Clarice. Entre en scène Truffaldino (Arlequin), le serviteur dudit fiancé décédé... qui reparaît lui aussi... sous les traits travestis de sa soeur Béatrice!
Toute une galerie de personnages s'en mêle, de l'aubergiste Brighella à l'amant de Béatrice, Florindo, en passant par le couple de jeunes premiers, Silvio et Clarice, ainsi que la servante Smeraldina et un assortiment de valets.
Imposante distribution
Une intrigue qui venait aussi avec une imposante distribution de comédiens, un événement assez rare dans le théâtre contemporain. «Les subventionnaires étant ce qu'ils sont, les compagnies sont un peu freinées dans leur enthousiasme face à des productions plus nombreuses en comédiens», note Denis Denoncourt. «Mais c'est dommage parce que c'est là que c'est vivant. Quand il y a beaucoup de comédiens, il y a beaucoup de monde qui travaille.»
Et la dynamique devient explosive, renchérit Jacques Leblanc. «C'est rare, un divertissement au théâtre», souligne-t-il. «Nos 10 acteurs ont du fun en maudit à jouer en gang. Ils doivent tous soutenir Arlequin, qui est un personnage immense et un rôle très physique.»
Même si ce n'est pas un genre de jeu à la mode, Jacques Leblanc n'a pas eu de difficulté à trouver son Arlequin en la personne de Charles-Étienne Beaulne. «J'avais déjà travaillé avec lui quand il était au Conservatoire, et je voyais que c'était un acteur très habile physiquement, mais aussi habile avec la parole», raconte le directeur artistique de la Bordée.
Le reste de la distribution s'est arrimé tout naturellement, Jacques Leblanc s'assurant de jouer aussi sur la physionomie de ses comédiens pour les faire correspondre aux silhouettes typiques des personnages de la commedia dell'arte.
********************
Dans les ruines de Detroit
La commedia dell'arte, peu jouée à Québec, est un style qui vient avec ses codes traditionnels, reconnaissent Jacques Leblanc et Denis Denoncourt. Pas question toutefois de monter Arlequin, serviteur de deux maîtres à l'ancienne.
Inspirés par des croquis de théâtres en ruines de Detroit envoyés par Michel Gauthier, responsable des décors, le metteur en scène et le costumier ont opté pour une posture très contemporaine.
«Dans le dispositif que Jacques a choisi avec Michel Gauthier, il y a déjà des punchs, avec toutes les portes qui s'ouvrent et se ferment, analyse Denis Denoncourt. C'est un mélange de Feydeau...» «C'est du Feydeau italien!» complète Jacques Leblanc en riant.
Le fond de scène n'est donc qu'un simple décor déglingué, rempli de graffitis. Et les comédiens évoluent dans des costumes contemporains, gracieuseté de Denis Denoncourt.
Le costumier expérimenté a conservé les lignes des silhouettes typiques des personnages, mais dans un style d'aujourd'hui. Pantalone, par exemple, porte un complet. L'aubergiste Brighella, lui, arbore une veste parée de ses couleurs traditionnelles, mais lignée à la façon Jean-Paul Gaulthier. Le designer Alexander McQueen a aussi été une source d'inspiration pour Denis Denoncourt, qui s'avoue passionné de commedia dell'arte.
Les masques, traditionnellement utilisés dans ce type de théâtre, ont cependant pris le chemin des oubliettes. «On a composé des maquillages relativement savants pour mettre de côté les masques», raconte Denis Denoncourt. Certains personnages portent toutefois des lunettes sur lesquelles sont accrochés de faux nez, le seul aspect que le maquillage ne permettait pas de recréer. «Ça penche presque vers le cirque», décrit Jacques Leblanc. «Jouer masqué, ça donne beaucoup d'expression au corps, mais ça en enlève beaucoup au visage, tandis qu'avec un maquillage, ils peuvent faire toutes les expressions qu'ils veulent», ajoute-t-il.
Bref, un projet de création très stimulant, particulièrement pour un costumier d'expérience comme Denis Denoncourt, qui a pris sa retraite de l'enseignement en août dernier. «C'est la première fois en 45 ans que je suis complètement disponible pour une production. C'est magnifique de pouvoir toujours être là, d'avoir vraiment le temps d'adapter les costumes aux besoins des comédiens», conclut-il.
*******************
À l'affiche
Titre : Arlequin, serviteur de deux maîtres
Texte : Carlo Goldoni
Mise en scène : Jacques Leblanc
Interprètes : Marc Auger, Charles-Étienne Beaulne, Emmanuel Bédard, Joëlle Bourdon, Frédérique Bradet, Marie-Hélène Gendreau, Jean-Michel Girouard, Simon Lepage, Maxime Perron, Patric Saucier
Salle : Bordée
Dates : du 21 janvierau 15 février
Synopsis : pendant que Pantalone et le Dottore discutent du mariage de leurs enfants, Clarice et Silvio, Arlequin entre en scène accompagné de Frederigo... l'ancien promis de Clarice, censé être mort! S'ensuit toute une série de quiproquos.