L'imposante distribution de personnages débridés et caricaturaux est bien mise en valeur par une distribution où la physionomie joue un rôle de premier plan.

Arlequin, serviteur de deux maîtres: comédie à ressorts

Il ne fallait pas cligner des yeux, mercredi à la Bordée, sous peine de perdre le fil d'un Arlequin, serviteur de deux maîtres réglé au quart de tour. La troupe de comédiens rassemblés par le metteur en scène Jacques Leblanc était branchée sur le 220 volts pour servir une comédie à ressorts qui a déridé les spectateurs.
À Venise (ou plutôt dans un vieux hangar désaffecté, plein de portes), les jeunes premiers Clarice et Silvio se fiancent sous les regards ravis de leurs pères, Pantalone et le Dottore. Voilà qu'entre en scène Arlequin, sa planche à roulettes sur le dos, annonçant l'arrivée de Frederigo Rasponi, ancien promis de Clarice censé être mort.
Le ton est rapidement lancé - Frederigo apparaît clairement comme une fille travestie, sa soeur en fait, qui est à la recherche de son amant Florindo. Arlequin, benêt comme trente, s'engage aussi comme serviteur auprès de Florindo. Il sert donc ainsi les amants... et les desservira bien assez vite, tant il est empoté!
«Des quiproquos, il en arrive tout le temps», lance à un moment Florindo, en aparté à la foule. Ils sont au coeur de cette version pleine de folie d'un des classiques de la commedia dell'arte qu'on doit à Carlo Goldoni.
Dans l'Arlequin... de la Bordée, Truffaldino (Arlequin) se promène en planche à roulettes, les souliers Converse sont à la mode, l'aubergiste Brighella prend des autoportraits avec son cellulaire et la servante Smeraldina écoute du gros rock dans ses écouteurs.
Le texte reste truffé de clins d'oeil en italien qui rendent hommage à l'origine du texte. Autant le décor (Michel Gauthier) que les costumes (Denis Denoncourt), même s'ils sont résolument contemporains, gardent un charme suranné qui contribue à l'effet comique.
L'humour d'Arlequin... est surtout physique (bravo à l'essoufflant Arlequin de Charles-Étienne Beaulne), mais aussi rythmique. Les déplacements scéniques sont réglés au quart de tour dans un ballet dûment exécuté. On se croit presque au cirque, à certains moments, surtout avec les maquillages de Vanessa Cadrin qui ont remplacé les masques traditionnels de la commedia dell'arte.
L'imposante distribution de personnages débridés et caricaturaux est bien mise en valeur par une distribution où la physionomie joue un rôle de premier plan. Mentions spéciales à l'improbable duo formé par le longiligne et fluet Pantalone (hilarant Emmanuel Bédard) et le costaud Dottore (Patric Saucier) qui distille les maximes à cinq sous.
C'est gros, c'est caricatural, mais c'est juste assez bien dosé pour que l'effet soit réussi, surtout avec tous ces savoureux apartés des personnages aux spectateurs. Il faut prendre Arlequin... pour ce qu'il est : un divertissement diablement efficace.
Arlequin, serviteur de deux maîtres, est à l'affiche du Théâtre de la Bordée jusqu'au 15 février.