Cet harfang, un immature ou une femelle, dans une livrée tout à fait différente, photographié à l'Isle-Verte.

Appâtage des harfangs des neiges: deux écoles de pensée s'affrontent

Le débat sur l'utilisation d'appâts pour attirer les harfangs des neiges afin de réaliser des photos spectaculaires est loin d'être clos.
Un magnifique harfang mâle tout de blanc vêtu photographié à l'Isle-Verte.
C'est ce genre d'affiche qu'on a installé dans la région de Lanaudière pour dissuader les gens d'appâter les harfangs des neiges pour en faire de belles photos.
D'un côté, il y a ceux qui s'opposent farouchement à cette méthode parce que, croient-ils, ça met la vie de cet oiseau en danger car il devient vulnérable au contact de l'homme. D'un autre côté, il y a ceux qui prétendent que cette pratique, loin d'être une menace, rend plutôt service à l'espèce en lui fournissant de la nourriture qui lui assure sa subsistance.
Les contre apportent beaucoup d'exemples de harfangs qui ont été blessés par des voitures parce qu'ils associaient cette présence à une occasion de se nourrir facilement. Ils étaient donc très vulnérables.
Les pour soutiennent que dans les endroits où on nourrit les harfangs pour les photographier, le taux de maladie et de décès a chuté considérablement. Ils citent même des vétérinaires qui disent recevoir beaucoup moins de cas d'oiseaux en détresse depuis qu'on pratique cette méthode.
Il faut dire aussi que l'appâtage des harfangs est institutionnalisé, plusieurs entreprises du Québec, de l'Ontario et des États-Unis font payer jusqu'à 3500 $ pour un safari photo aux harfangs.
Dans ma chronique du 7 janvier, je vous disais que la municipalité de Saint-Vallier, dans Bellechasse, avait installé quelques pancartes interdisant de nourrir les harfangs sur la montée de la Station. Dans un courriel qu'il m'adressait, Norbert Lacroix, président du Club des ornithologues de Québec (COQ), me disait que son organisme était intervenu à quelques reprises auprès de la municipalité pour qu'elle agisse en ce sens.
À la fin du mois de décembre, une initiative comme celle de Saint-Vallier a vu le jour dans la région de Lanaudière, plus précisément à Saint-Barthélemy et Saint-Cuthbert. Là, ce n'est pas une initiative municipale, c'est plutôt la concertation entre la Société d'ornithologie de Lanaudière (SOL), l'Union des producteurs agricoles (UPA) et plusieurs agriculteurs de cette région qui a abouti à la pose de 12 affiches interdisant d'appâter les harfangs. Tout ça s'est fait avec la bénédiction des municipalités concernées.
Le comité Hibou blanc, de la SOL, a mené le projet à terme.
Dans une conversation téléphonique, Bernard Dugas, membre de ce comité, avoue que l'initiative n'a pas vraiment porté de fruits. Les photographes font fi des pancartes et appâtent quand même les harfangs. Il avoue aussi qu'il n'est pas nécessairement facile de convaincre les agriculteurs d'appuyer leur mouvement. Quand les paparazzis leur montrent leurs magnifiques photos, ils trouvent ça plutôt beau et souvent acceptent d'ouvrir leurs terres à ces touristes spéciaux.
Malgré le peu de succès, les membres de la SOL n'en continuent pas moins leur mission de sensibilisation parce qu'ils sont profondément convaincus que cette façon d'agir constitue un réel danger pour les harfangs.
M. Dugas raconte que lors de sa tournée pour installer les fameuses pancartes, il a été témoin de deux incidents qui plaident en leur faveur. Alors qu'il roulait à basse vitesse, un harfang est passé à quelques mètres devant sa voiture pour après se poser dans un champ tout près de la route. Il est certain que s'il avait roulé plus vite, il aurait frappé le harfang. Plus loin, quand il a garé sa voiture, un autre harfang qui était loin dans un champ s'est envolé pour se rapprocher de lui. Il est persuadé que l'oiseau avait associé sa présence au mot nourriture.
QUÉBECOISEAUX
Au Regroupement QuébecOiseaux, le directeur général, Jean- Sébastien Guénette, affirme qu'on suit la situation de près. On ne fait pas précisément de lobby auprès des divers paliers de gouvernement, mais on fait énormément de sensibilisation. On travaille également à l'écriture d'un code de conduite pour les photographes.
Et pour la publication de photos dans la revue QuébecOiseaux, on refuse toutes celles pour lesquelles on a utilisé un appât.
UNE LOI
Au Québec, il existe une loi qui pourrait interdire l'appâtage des harfangs des neiges. C'est la loi 52 qui s'intitule Loi modifiant la Loi sur la conservation et la mise en valeur de la faune. C'est une loi qui ratisse très large et elle peut s'appliquer à toute forme d'appâtage peu importe la catégorie d'animaux.
L'article 30 de la loi 52 dit ceci : «Nul ne peut attirer ou tenter d'attirer, à l'aide d'une substance, d'un objet, d'un animal ou d'un animal domestique, un animal ou une catégorie d'animaux, sauf aux conditions déterminées par règlement du ministre.
«Nul ne peut nourrir ou tenter de nourrir un animal ou une catégorie d'animaux, sauf aux conditions déterminées par règlement du ministre.»
Cette loi a été adoptée par l'Assemblée nationale en 2009, mais elle n'est toujours pas en application. La réglementation qui l'accompagne n'est pas encore élaborée.
Le biologiste François Lebel, chargé de la gestion du cerf de Virginie au ministère des Ressources naturelles et de la Faune (MRNF), dit qu'actuellement au Ministère, on est en réflexion sur la supervision de la faune terrestre et sur l'avifaune. On fera d'abord une synthèse sur le phénomène de l'appâtage et après, on verra dans quels secteurs il faut intervenir et comment ça devra se faire. La réflexion s'amorce à peine, M. Lebel n'était donc pas en mesure de dire à quel moment une décision sera prise. En attendant, il y a toujours l'éducation et la sensibilisation qui se fait.