Anna (Anna Mouglalis) va elle-même devenir victime des sévices qu'elle documente à Bangkok. Rapatriée à Montréal complètement traumatisée, elle va amorcer un long processus de renaissance avec l'aide de son amie et collègue (Pascale Bussières).

Anna: courageux et sans concession *** 1/2

CRITIQUE / Charles-Olivier Michaud a puisé dans ses expériences de voyage pour Anna - et son cinquième long métrage n'a rien d'un documentaire touristique, bien au contraire. Sa fiction suit la destinée d'une photojournaliste qui documente le trafic sexuel en Thaïlande. En résulte un portrait courageux et sans concession, ainsi que la preuve que le jeune cinéaste originaire de Québec marche dans les pas des Villeneuve et Vallée.
Pour un réalisateur québécois, Michaud n'a pas froid aux yeux ni ne manque d'ambition. Il s'est attaqué à des thèmes majeurs : conflit armé (Snow & Ashes, 2010); rédemption (One Square Mile, 2013); immigration illégale et marginalité (Exil, 2014). Cette fois, il expose le trafic de personnes - surtout l'exploitation de (très) jeunes femmes.
Pour y arriver, Michaud mise sur Anna Michaux (Anna Mouglalis) - son alter ego, mais aussi celle qui guide le point de vue du spectateur. La caméra nerveuse et agile de Jean-François Lord, son directeur photo, la suit de très près dans son enquête. La Française explore les bordels de Bangkok pour son magazine, Offense, interviewant ces esclaves du sexe maltraitées par proxénètes et clients. Elle y rencontre Sam (Pierre-Yves Cardinal), personnage ambigu qui trempe dans des affaires louches.
Peu de temps après, Anna va elle-même devenir victime des sévices qu'elle documente. Rapatriée à Montréal complètement traumatisée, elle va amorcer un long processus de renaissance avec l'aide de son amie et collègue (Pascale Bussières).
Cette deuxième partie n'est pas aussi forte. Elle affiche un petit déficit de crédibilité en ce qui concerne les personnages et certains événements s'y déroulant sont un peu tirés par les cheveux. Le jeu convaincant d'Anna Mouglalis (Merci pour le chocolat, Gainsbourg, vie héroïque), qui est de toutes les scènes, vient heureusement faire oublier ces irritants.
Comme Exil, l'approche est résolument documentaire, ce qui confère une grande véracité aux images tournées en Thaïlande. On sent la sueur, on ressent la peur et on subit la violence. Anna est cru et intense, mais le sujet l'imposait.
Parlant de violence, Michaud ne tombe pas dans le piège de l'exhibitionnisme, même chose pour le sexe - le tout se déroule presque toujours hors champ. Il est plus efficace de laisser le spectateur s'imaginer le pire que de le montrer. Il faut aussi souligner sa volonté d'éviter le prêchi-prêcha : il laisse le spectateur tirer ses conclusions.
Aidé par la trame sonore obsédante de Michel Corriveau, le réalisateur fait constamment monter la tension, des plans-séquences dans les rues de Bangkok aux scènes plus découpées à Montréal. Il démontre une belle maîtrise du médium.
Il y a un clin d'oeil à L'orange mécanique de Kubrick dans Anna. On n'en est pas encore là. Charles-Olivier Michaud a encore des croûtes à manger. Mais à 35 ans, il peut encore rêver de défis artistiques plus ambitieux et de budgets conséquents.
En attendant, Anna vaut le détour. Il s'agit autant d'une dénonciation sans ambiguïté de ce trafic immonde qu'un appel explicite à ses concitoyens à ne pas détourner le regard : ces horreurs arrivent ici aussi. Bravo. Éric Moreault
Au générique
Cote : *** 1/2
Titre : Anna
Genre : drame
Réalisateur : Charles-Olivier Michaud
Acteurs : Anna Mouglalis, Pierre-Yves Cardinal et Pascale Bussières
Salle : Clap
Classement : 13 ans et plus
Durée : 1h49
On aime : le portrait courageux et sans concession, la valeur documentaire, la trame sonore obsédante
On n'aime pas : certains raccourcis scénaristiques