«J'ai eu beaucoup de plaisir en enregistrant cet album, surtout au Bénin! C'était un beau moment de partage avec ces femmes-là qui m'ont ouvert leurs coeurs et leurs maisons» - Angélique Kidjo

Angélique Kidjo: l'Afrique dans le coeur

Les prochaines semaines seront occupées pour la chanteuse béninoise Angélique Kidjo, qui vient de lancer son autobiographie Spirit Rising : My Life, My Music et dont le 13e album, intitulé Eve, paraît mardi.
Même si elle habite New York depuis plusieurs années, la lauréate d'un prix Grammy garde toujours l'Afrique dans son coeur.
«Eve, c'est le nom de ma mère car cet album est pour elle, mes deux grand-mères, mes tantes, toutes les femmes fortes de ma famille et pour les femmes africaines en général. Ce n'est pas à l'université qu'on peut apprendre ce qu'elles connaissent et elles ont une grâce qui peut nous faire paraître facile une journée extrêmement difficile», explique dans une entrevue téléphonique au Soleil celle qui est aussi ambassadrice de l'UNICEF depuis 2002.
«C'est justement une visite au Kenya qui a été l'élément déclencheur de cet album. Je venais de voir un village où nous allions lancer le programme de l'UNICEF et où les gens étaient très mal en point, notamment une femme enceinte de sept mois et son premier enfant qui souffraient de malnutrition. C'était atroce à voir.»
Chants de femmes
La chanteuse de 53 ans a ensuite visité un autre village où le programme de l'UNICEF était déjà en marche. «On voyait déjà les progrès par rapport à l'autre village et les femmes m'ont accueillie en chantant des chansons. C'était un gros moment d'émotion pour moi, mon coeur tressautait! C'est quelque chose que je voulais que le monde voie, que même dans les situations difficiles, la joie peut exister quand même.»
Angélique a enregistré le chant des femmes avec son iPhone, et c'est inspirée par elles qu'elle a composé ce qui allait devenir la première pièce de son album. Elle est ensuite retournée au Bénin avec une enregistreuse pour capter les voix des chorales traditionnelles de femmes qu'on peut aussi entendre sur Eve.
«J'ai eu beaucoup de plaisir en enregistrant cet album, surtout au Bénin! C'était un beau moment de partage avec ces femmes-là qui m'ont ouvert leurs coeurs et leurs maisons», poursuit Angélique, qui chante d'ailleurs en plusieurs langues béninoises sur l'album.
Langue universelle
C'est que l'interprète d'Agolo, qui s'exprime dans un français impeccable, est polyglotte. «Combien de langues je parle? Mon Dieu, il y en a tellement! Le français, l'anglais et plusieurs langues africaines bien sûr, mais j'ai aussi fait cinq ans d'allemand et j'apprends présentement l'italien, l'espagnol et le portugais.»
Celle dont la liste de collaborateurs passés compte des noms aussi prestigieux que Bono, Carlos Santana, Peter Gabriel, Alicia Keys, Annie Lennox et Branford Marsalis ajoute aussi à son tableau de chasse des pièces avec le bluesman Dr John et le guitariste, chanteur et claviériste de Vampire Weekend Rostam Batmanglij sur son dernier effort.
«J'apprends toujours quelque chose de mes collaborateurs. Ils sont tous différents, tous uniques. Avec son style à la guitare, Rostam a amené quelque chose auquel je n'avais pas pensé. Ça m'a permis d'avoir une autre vision de ma musique. Moi, je veux travailler avec le monde entier car la musique est vraiment le langage universel.»
Exilée
Le Bénin, qu'elle avait quitté discrètement en 1983, Angélique y retourne régulièrement depuis le retour de la démocratie en 1989. «Sous le régime communiste de Mathieu Kérékou, la liberté de parole est disparue chez nous. Les enfants devaient appeler leurs parents "camarade" et on ne savait jamais si un ami, un voisin ou un membre de notre famille était à la solde du gouvernement», se rappelle-t-elle.
Dans la jeune vingtaine, elle en a eu assez et a quitté le pays via un vol d'Air France au coeur de la nuit. «À l'époque, on n'avait heureusement pas besoin de visa pour entrer en France, alors j'ai quitté sans demander l'autorisation de sortir au gouvernement.»
En 1986, alors qu'elle s'ennuyait de sa famille, elle a tenté de rentrer visiter ses parents en passant par le Togo voisin mais est finalement repartie sur les conseils de son père, qui avait peur pour elle. «Je me suis mariée en 1987 et ce n'est pas avant 1991 que j'ai pu rentrer chez nous et présenter mon mari à ma famille.»
Inquiète pour l'avenir de la musique
Engagée depuis plusieurs années dans nombre de causes humanitaires, Angélique Kidjo occupe aussi depuis l'été dernier l'un des quatre sièges de vice-président de la Confédération internationale des sociétés d'auteurs et compositeurs (CISAC), présidée par le compositeur français Jean Michel Jarre.
«C'est un organisme qui fait la promotion des droits des créateurs partout dans le monde et dans lequel je suis heureuse de m'engager, car le monde de la musique a tellement changé depuis l'arrivée d'Internet et des téléchargements légaux et illégaux», indique celle qui avoue être inquiète pour l'avenir de son art.
«Le problème le plus important actuellement est le renouvellement musical par les jeunes. Il est de plus en plus difficile de vivre de sa musique, notamment parce que les droits d'auteur ne sont pas toujours respectés sur Internet», indique la chanteuse.
La CISAC et ses organisations membres, comme la Société canadienne des auteurs, compositeurs et éditeurs de musique (SOCAN), posent plusieurs actions dans le but d'apaiser ces irritants auxquels font face les créateurs.
«L'un de nos défis est d'arriver à avoir un dialogue avec les gens de iTunes et de Google, par exemple, afin de trouver des façons pour que les gens ne soient pas privés de leurs droits», fait-elle remarquer.
«Il faut y travailler, car, sinon, il y aura sûrement beaucoup de personnes qui feront comme mon neveu, qui était musicien, mais a finalement cessé de faire de la musique, car il était incapable d'en vivre», conclut-elle.
<p>Angélique Kidjo avec son trophée sur la tête, un clein doeil aux africaines qui transportent de lourdes charges sur la tête</p>
Un Grammy sur la tête
Lorsqu'elle a remporté en 2008 le Grammy du meilleur album de musique du monde contemporaine pour Djin Djin, Angélique Kidjo a placé le petit gramophone doré sur sa tête pour faire un clin d'oeil aux nombreuses femmes d'Afrique qui transportent de lourdes charges de cette façon.
«Ce trophée, je voulais le dédier à toutes les femmes d'Afrique qui portent un fardeau sur leur tête, car je l'ai vraiment gagné à la sueur de mon front!» explique la Béninoise, qui lance son nouvel album cette semaine.
Mise six fois en nomination depuis 1995, la chanteuse avoue que de rapporter chez elle l'une des précieuses statuettes remises par la National Academy of Recording Arts and Sciences a eu un effet bénéfique sur sa carrière.
«Oui, ça a changé des choses, ça a changé que je fais beaucoup plus de concerts maintenant!» avoue-t-elle sans ambages. «Il y a aussi que le prix Grammy est reconnu partout dans le monde. C'est bien de savoir que je peux venir d'Afrique, jouer de la musique de chez nous et gagner un prix Grammy!»
Une amie en nomination
Même si elle avoue être souvent incapable d'écouter la retransmission du gala des Grammy en raison de ses différents engagements, Angélique Kidjo dit s'intéresser beaucoup aux résultats, notamment dans la catégorie des musiques du monde ou dans celles ou des amis et collaborateurs sont en nomination.
Elle compte parmi ses amis la chanteuse Alicia Keys, qui a déjà remporté cinq trophées et est à nouveau en nomination cette année, et parmi ses collaborateurs réguliers le chanteur Peter Gabriel, lauréat d'un Grammy à six reprises.
«Ce sont des gens que j'admire et avec qui j'adore travailler, ce sont des gens qui pratiquent leur art avec tout leur coeur», déclare-t-elle,  avouant qu'elle souhaite une sixième statuette à son amie Alicia.
«Elle est en nomination pour l'album R & B de l'année avec Girl on Fire [contre Faith Evans, Johnny Legend, Chrisette Michele et TGT] et j'espère sincèrement qu'elle va gagner. Je me croise les doigts!»
Pour ce qui est des musiques du monde, elle croit que Ravi Shankar, décédé le 11 décembre 2012, décrochera à titre posthume le prix de l'album de l'année pour The Living Room Sessions Part 2.
«C'est probablement lui qui va gagner. Par contre, j'avoue que j'aimerais tellement que ce soit (le groupe choral sud-africain) Ladysmith Black Mambazo! Mais je dois dire aussi que tous ceux qui sont en nomination sont de bons artistes qui travaillent fort et mériteraient aussi le trophée», conclut-elle en parlant des Gipsy Kings et du saxophoniste nigérian Femi Kuti.
<p>Angélique Kidjo a quitté le Bénin dans la jeune vingtaine pour la France sans visa.</p>
Souvenirs de Mandela
Comme plusieurs Africains, Angélique Kidjo avoue avoir été grandement inspirée par le leader sud-africain Nelson Mandela, décédé en décembre à l'âge de 95 ans et qu'elle a eu la chance de rencontrer à plusieurs reprises.
«Il a été une grande inspiration pour la démocratie, car, petit à petit, la démocratie s'installe en Afrique noire. De plus en plus, grâce à des gens comme lui, les gens veulent la démocratie», explique celle qui se souvient encore de sa première rencontre avec ce personnage plus grand que nature. «C'était en 2003, lors du premier concert pour la Fondation Nelson Mandela. Il nous avait tous amenés visiter le pénitencier de Robben Island et la cellule où il a été détenu durant 18 ans. J'ai vu le matelas ou il dormait, la petite couverture qui était sa seule protection contre le vent. Je me demandais comment il avait pu rester là si longtemps! Il nous a aussi montré la carrière où il cassait des pierres», se rappelle-t-elle. Elle se souvient aussi que c'est Mandela lui-même qui avait brisé le silence qui s'installait en raison des grandes émotions qui traversaient tous les invités. «Il avait un sens de l'humour remarquable par rapport à ça, il nous a tous mis à l'aise. Il a dit que c'était le passé et que maintenant, on pouvait bâtir un futur différent.»
Par la suite, tout le monde s'est avancé pour une séance de photos avec Mandela, mais, timide et émue, Angélique est demeurée en retrait. «Tout à coup, Madiba me dit : "Viens, viens, ma chérie! Viens à côté de moi!"», raconte la chanteuse, qui est immédiatement allée rejoindre Bono, Beyoncé, Annie Lennox et les autres pour la postérité. Ian Bussières