André Du Bois a investi le lieu qui deviendra Le Diamant de Robert Lepage avec son installation Petits théâtres d'infortune.

André Du Bois: cartographie au carbone 14

Les oeuvres d'André Du Bois ont l'âme à vif dans une enveloppe friable. Elles se nourrissent autant de démesures et d'utopies littéraires que de phénomènes aléatoires et de débris amoureusement assemblés. Mais, surtout, elles impliquent une trajectoire. Dans l'édifice de l'ancien YMCA, il a fait naître d'une série de gestes et de déplacements tout un royaume. À l'échelle 1:1.
Depuis quelque temps, ce lieu de transition qui deviendra Le Diamant d'Ex Machina abrite l'installation Petits théâtres d'infortune. Le sol est recouvert de carrés de papier d'un mètre sur un mètre, décalés, assemblés, maculés de matières (encre, peinture, eau, cendres, vernis), empilés, pliés, moulés, et formant un immense dessin qu'on ne peut embrasser d'un seul regard, mais qu'on peut parcourir inlassablement.
À l'image d'une carte démesurée, fruit de l'imagination débridée d'un cartographe utopiste ou d'un monarque mégalomane. Une carte grandeur réelle qui recouvrirait un royaume? La chose est évoquée par Lewis Carroll, puis quelques décennies plus tard par Jorge Luis Borgès (puis par Umberto Eco, puis par d'innombrables auteurs).
Du Bois emprunte l'idée lors d'une performance à la Manif d'art en 2010, où il personnifie lui-même l'empereur qui voulait voir toute l'ampleur de son univers en traçant la carte à l'échelle 1:1. L'idée mûrit et se transforme selon le territoire investi. Le voyage n'est jamais terminé, c'est le parcours qui importe et non la destination.
«Être ici dans un lieu de transition m'a donné envie d'utiliser le lieu lui-même. Ce sont la charpente et la brique qui m'inspirent», indique l'artiste, qui a brossé le sol pour dégager des carrés, faire ressortir les cicatrices, polir les imperfections, réorganiser les débris. «C'est très près de mon travail que de nettoyer la place et de voir ce qui se passe.»
Du Bois fait confiance aux éléments. Il mélange les matières et les laisse fusionner, se repousser, se dévorer. «Le phénomène peut être désarmant ou paraître insignifiant, mais je m'en fiche. Parce qu'au fond, c'est un peu ça la vie», explique-t-il.
Lorsqu'on s'attarde dans le lieu marqué par le temps, d'autres images apparaissent. Là, les traces d'un char d'assaut, fait avec des pas chinois que l'artiste dispose sur ses papiers pour les traverser, ici, la trace de son corps allongé, évoquant une sépulture millénaire.
Malgré tout, Du Bois est loin d'être «en état de guerre». Comme il le dit joliment. Il est plutôt en état d'alerte, d'éveil et de questionnement. Aller marcher dans son royaume, où les traces de ses actions nous incitent à regarder au sol, mais aussi à lever les yeux, redonne un grand souffle de vie.
La carte qu'il a construite est en quelque sorte une cartographie de ses mouvements dans l'espace qu'il investit, puisque pour dessiner au sol, il a dû arpenter inlassablement son nouveau domaine. Il est acteur sans témoin, archiviste et chorégraphe tout à la fois. Et il jongle avec fascination avec les paradoxes et les changements de perspective. «Faire apparaître quelque chose qui est voué, sciemment, à la disparition», note-t-il. Être le plus attentif possible à la moindre perturbation ou beauté, tout en poursuivant la magnifique impossibilité de saisir le monde au complet dans une seule étreinte du regard.
André Du Bois est scultpteur et dessinateur, idéateur et orchestrateur d'oeuvres intégrées à l'architecture, mais aussi entrepreneur d'oeuvres éphémères en nature. Il a remporté le concours de la Ville de Québec pour un projet d'art urbain et interactif autour du Jardin Saint-Roch avec Les attracteurs. Il a été invité à investir l'espace du futur Diamant après le cinéaste Samuel Matteau à l'été 2012 (Pranas), Guillaume D. Cyr, Martin Bureau, Paul Béliveau et David Desjardins en mai 2013 (Le ravissement du désordre) et les artistes de Morgan Bridge, sous la gouverne de Pierre Bouchard et Alexandre Lemay, en décembre dernier (S.A.U.V.A.G.E.).
Petits théâtres d'infortune se poursuit au futur Diamant de 13h30 à 18h samedi, dimanche et lundi. Entrée par le 795, rue des Glacis, à Québec.