La richesse de la distribution, qui mélange des comédiennes de Québec et de Montréal, n'est pas à argumenter.

Albertine, en cinq temps: la fureur de vivre

Même si elle existe depuis 30 ans, Albertine, en cinq temps n'a pas pris une ride. Entre les mains du Trident et du Théâtre du Nouveau Monde, une des pièces-phares de Michel Tremblay, servie par une distribution hors du commun, s'est révélée drôle, attendrissante, mais surtout bouleversante.
La metteure en scène Lorraine Pintal a fait le pari de respecter l'oeuvre dans son intégralité, autant dans ses époques représentées que dans sa langue riche et si typique de l'oeuvre de Tremblay. C'était la chose à faire.
Le destin d'Albertine, qui, à 70 ans, en 1982, arrive dans un foyer après avoir frôlé la mort d'une surdose de médicaments, semble même prendre une profondeur nouvelle en n'étant pas collé au quotidien de notre époque. Comme si, dans ce destin tragique d'une femme que la vie n'a pas aimée, il y avait aussi le destin de tant d'autres femmes qui n'arrivent pas à s'émanciper même si les temps ont changé.
Albertine découvre à 70 ans son «nouveau chez-soi» au milieu d'une structure blanche étonnante, qui s'anime et rappelle les escaliers de la rue Fabre, la maison de campagne de Duhamel, le restaurant du parc La Fontaine. Les fantômes des autres époques de sa vie se glissent comme des ombres chinoises autour d'elle.
Les cinq Albertines et leur soeur Madeleine replongent peu à peu dans leurs souvenirs plus souvent douloureux qu'heureux. Au fil des montées et des descentes d'escalier, elles dessinent une chorégraphie qui donne un dynamisme fascinant à la partition chorale de Tremblay. À la fois chacune dans leur univers, mais tout ensemble dans le même bateau. Chapeau à Michel Goulet pour avoir conçu un écrin architectural aussi pertinent.
La richesse de la distribution, qui mélange des comédiennes de Québec et de Montréal, n'est pas à argumenter. Albertine à 70 ans (Monique Miller) est plus qu'attendrissante dans sa vulnérabilité sereine. Albertine à 60 ans (Lise Castonguay) nous fait souvent éclater de rire bien malgré elle avec ses pointes acerbes bien envoyées, avant de nous serrer le coeur avec sa détresse. Albertine à 50 ans (Marie Tifo) nous donne une bouffée d'air frais et de joie quand on en a bien besoin. Parce que les Albertine de 40 ans (Éva Daigle) et de 30 ans (Émilie Bibeau) ont tôt fait de nous bouleverser avec leur impuissance et leur envie de tout détruire. Madeleine (Lorraine Côté) a quant à elle la tâche difficile de ne pas faire partie de ce tout cohérent, mais réussit à lier et à délier les Albertine entre elles.
Ces Albertine réussissent toutes à venir nous chercher profondément dans de vives émotions avant de nous faire éclater de rire l'instant d'après avec une banalité déconcertante. Des airs de tragédie grecque, oui, mais à hauteur de femme, dans laquelle on se reconnaît.
Quand Albertine, à 30 ans, nous raconte comment elle a perdu le contrôle et a battu sa fille, les autres la complètent avec une justesse qui décuple l'émotion. Comment ne pas sentir que cette rage qu'elle porte en elle, on en a tous une petite parcelle au fond de nous qui pourrait se réveiller?
La cohérence de la proposition est complétée à merveille par la musique de Jorane. Dommage qu'on ne puisse pas l'entendre plus durant les scènes qu'elle accompagne, sous peine de perdre la voix des comédiennes...
Si, pendant la pièce, les compositions de la violoncelliste n'apportaient qu'une trame fantomatique, lors de la finale, sa musique nous est rentrée en plein coeur pour sceller toute l'émotion de ces cinq Albertines pleines d'espoir, debout côte à côte. En nous laissant avec une boule dans la gorge pleine de leur fureur de vivre.