9 mois ferme raconte l'histoire «saugrenue» et improbable d'une juge coincée et bourreau de travail (Sandrine Kiberlain) qui tombe enceinte d'un criminel endurci (Albert Dupontel).

Albert Dupontel: le comique élégant

«Il ne faut pas faire un film pour faire des entrées, mais pour raconter une histoire», lance Albert Dupontel. À preuve : 9 mois ferme lui a valu le César du meilleur scénario et deux millions d'entrées en France, un énorme succès pour un film aussi déjanté que sérieux dans sa thématique. Le verbomoteur au faciès de boxeur, jean et t-shirt blanc, qui gesticule autant qu'il parle, nous a accordé une généreuse et fascinante entrevue à Paris, en janvier.
Albert Dupontel est un cas. Cet ancien élève en médecine, élevé en banlieue «sans être victime», devenu acteur par volonté, mise sur un humour décapant et décalé. Il réfute pourtant l'étiquette de comédie pour son film. «C'est un peu péjoratif. Je ne fais pas des comédies, mais des drames rigolos. Il n'y a qu'un seul classique pour moi, c'est Chaplin. Et regardez, ses histoires sont toujours tristes. Je ne me compare pas, mais je m'y réfère.»
«La meilleure façon de dénoncer les travers d'une société, c'est de mettre un nez rouge. C'est ce que j'appelle être élégant [rires]. C'est mon seul but.» Pour l'homme de 50 ans, «faire rire les gens est une façon élégante de partager ses émotions».
Il a donc eu le goût de partager son point de vue sur la justice. Il a trouvé l'inspiration dans 10e chambre du grand documentaliste Raymond Depardon («Je suis un grand fan, je ne suis pas sûr que l'inverse soit vrai»). Mais aussi dans son passage devant la cour pour un excès de vitesse. Renversé par ce qu'il découvre, il imagine l'histoire «saugrenue» d'une juge qui tombe amoureuse d'un jugé.
«Mais une fois qu'on a dit ça, on a tout dit et on n'a rien dit.» Pour lui, pas question de parler tant qu'il n'a pas quelque chose à dire. Peu à peu, l'idée a fait son chemin. «Ce sont deux types de personnages qui sont perdus. Le juge qui, après des années d'études, passe ses journées à entendre des histoires qui ne sont pas intéressantes et qui sont souvent très tristes, et le jugé qui vient et, franchement, préférait être ailleurs [rires]. Qui plaindre le plus?»
«Satire sociale» serait donc encore plus approprié pour cette histoire d'une juge (Sandrine Kiberlain), coincée et bourreau de travail, qui tombe enceinte après une soirée trop arrosée. Elle découvre que le père est un voyou (Dupontel), accusé d'avoir mangé les yeux et découpé les membres d'un vieillard lors d'un cambriolage qui a mal tourné. Le duo va conclure un pacte de non-agression...
Ce cinquième film à l'imaginaire foisonnant et délirant - Dupontel est un admirateur de Jeunet et de Gilliam (qui a un caméo dans 9 mois ferme) - n'a pas été une sinécure : 18 mois d'écriture et 8 mois de montage.
Le long métrage aurait bien pu ne jamais voir le jour. À l'origine, il voulait tourner en anglais, avec Emma Thompson. Malheureusement, dit-il, «un flop en anglais est plus vu qu'un succès en français». Sauf que le financement n'y est pas et qu'il éprouve des difficultés avec le producteur anglais. Pas question pour autant de compromis, il tient trop à sa liberté créatrice.
Retour à la case départ en France. Début du tournage avec une compatriote. Ça ne marche pas. Il arrête tout. Sandrine Kiberlain, qui avait lu le scénario, manifeste son intérêt à la production. «Je cherchais une petite brunette et je suis tombé sur une grande blonde tendre. J'avais un doute. Et comme tous les gens doués, elle est un peu dilettante. Mais elle est entrée dans le processus.» Avec de bons résultats : le César de la meilleure actrice, rien de moins.
Pour le reste de la distribution, Dupontel fait appel à son équipe habituelle d'acteurs : Nicolas Marrié, Bouli Lanners... Reste que «ce n'est pas une ONG, je cherche de bons acteurs», rigole-t-il.
Doutes­
Même une fois en boîte, la partie n'était pas gagnée. «L'aspect comique du film m'a complètement échappé.» Sa productrice n'est pas très encourageante : «Je ne sais pas quoi te dire.» Malaise. Trois mois plus tard, le déclic se produit à une projection test. «Ils ont donné vie au film. Je l'ai redécouvert avec les gens. Nous, on avait fait le tour. On n'arrivait plus à voir ce qu'il avait d'intéressant.»
Les spectateurs, eux, l'ont vu. Le réalisateur n'a pas la grosse tête pour autant. «Le succès est un quiproquo. J'y vois un gros soulagement. Dans mon errance intellectuelle, j'ai croisé une histoire qui a plu au public, qui est allé le voir. Je suis trop âgé pour être euphorique, assez jeune pour en profiter.»
Albert Dupontel n'a pas la langue dans sa proche et revendique sa différence. Pour lui, tourner un film est un acte de résistance contre l'impérialisme culturel américain. Ce n'est pas l'antiaméricanisme primaire caractéristique de certains Français. Il aimerait bien que tous les cinéastes européens s'allient pour imposer une exception culturelle européenne. «Bien sûr qu'il y aurait des merdes. Mais c'est à force de choses pas terribles que quelque chose de bien arrive. Quand il y avait Mozart, il y avait plein de Salieri autour.»
9 mois ferme prend l'affiche le 4 avril.
Les frais de ce reportage ont été payés par UniFrance.
>> Sandrine Kiberlain à contre-emploi
Cet après-midi-là de janvier, dans une suite d'hôtel de Paris, Sandrine Kiberlain ne le sait pas encore, mais elle va emporter son deuxième César, un mois plus tard. La grande blonde au nez aquilin et au sourire chaleureux est à des lunes de son incarnation stupéfiante de Simone de Beauvoir dans Violette. D'ailleurs, ce n'est pas pour ce rôle qu'elle sera plébiscitée, mais celui de la juge Ariane Felder dans 9 mois ferme.
«J'ai eu une année de grande chance. Ce sont des choix, et il faut avoir cette sensibilité. Je ne fais pas exprès.» (Intermède : Vincent Lindon, son ex, entre dans la pièce. S'ensuit un petit dialogue très amusant sur leur fille.) L'actrice de 46 ans reprend : «J'avais sur la table des scénarios qu'on n'a pas tous les ans. Ne serait-ce que 9 mois ferme. J'ai vraiment adoré. C'était tellement abouti. Et c'est vraiment un beau personnage de femme, avec toutes ses failles, ses contradictions...»
Presque un contre-emploi pour cette grande actrice, dans tous les sens du terme, qu'on associe à la tragédie (À vendre, Polisse) bien plus qu'au burlesque. «On commence à comprendre que je peux être fantaisiste.» Elle avoue qu'Albert Dupontel avait tout de même un doute. Et qu'elle aussi avait des a priori envers le réalisateur.
De la même façon, le spectateur peut en entretenir à propos de cette juge pas très sympathique. «Absolument. C'était mon obsession. Albert me disait : "Tu ne seras jamais antipathique." [rires] Au fur et à mesure, elle se libère.»
Le film repose sur la rencontre improbable entre un criminel endurci mais inoffensif et cette juge éprise de justice qui se cache derrière le boulot pour masquer sa peur. «Même si elle est maladroite, je la trouve émouvante. Elle évolue et va vers l'inconnu, ce qui nous dit aussi d'arrêter d'avoir peur. C'est un film aussi sur les moments dans notre vie où on est bloqué. Au début du film, elle a peur de vivre, elle a peur d'elle-même.»
Contrairement à Albert Dupontel, Sandrine Kiberlain n'a jamais douté que 9 mois ferme trouverait son public. «Je trouvais que c'était drôle, fort, original, jamais gratuit. Il y avait des trouvailles très fortes. On n'est pas toujours fier des films dans lesquels on joue. Là j'avais le goût que tout le monde le voit.»
Même si, la première fois qu'elle l'a vu, «tout» l'a surpris. «J'avais une petite crainte d'un cinéma presque radical. Je préfère ce qu'il a fait avec 9 mois ferme où en plus de la dimension sociale, il y a quelque chose de très humain.» Reste que «c'est un film d'auteur, qui a touché les gens».
Sandrine Kiberlain est évidemment ravie de son choix. Elle a appris à écouter sa voix intérieure. «Je vais vers les films qui sont nécessaires pour moi. Il y a une seule fois où j'ai fait un film pour les mauvaises raisons et je ne ferai plus jamais ça.» L'actrice ne nous dira pas lequel...