Le chef d'orchestre Alan Curtis dirigera les Violons du Roy sur des airs de Handel et de Vivaldi, mercredi, en ouverture du Festival d'opéra de Québec.

Alan Curtis, un Américain à Florence

Le musicologue, claveciniste et chef d'orchestre Alan Curtis a toujours été à l'avant-garde de la recherche et du développement en musique ancienne. Né sur une ferme au Michigan - pas tout à fait l'idée qu'on se fait d'un foyer culturel florissant! -, il demeure, à 79 ans, un chef de file, un éclaireur, un interprète infatigable et prolifique. Jouer sous sa direction, en ouverture du Festival d'opéra de Québec, constituera sans doute une expérience enrichissante et stimulante pour les membres des Violons du Roy.
Aujourd'hui, si plusieurs opéras de l'époque baroque ont été tirés de l'oubli, réédités et largement diffusés, c'est dans la foulée des travaux d'Alan Curtis. Et si l'image, figée dans le marbre, d'un Georg Friedrich Handel coiffé de sa perruque a fait place à celle, beaucoup plus conforme à la réalité historique, d'un créateur acharné, toujours prêt à se retrousser les manches et à renouveler son art, c'est aussi grâce à lui.
Alan Curtis n'a pas que joué un rôle important dans le changement des perceptions. Il a été un précurseur. Premier à faire revivre un opéra de Rameau avec instruments d'époque et son ballet original. Premier à présenter les opéras de Monteverdi en retournant à l'effectif souhaité par le compositeur. Premier à introduire l'usage de l'archiluth dans l'orchestre. La liste de ses contributions n'a pas fini de s'allonger, explique-t-il en entrevue.
Q Alan Curtis, vous vivez 
à Florence...
R Depuis 15 ans.
Q Vous avez fondé l'ensemble 
Il Complesso Barocco à 
Amsterdam en 1978...
R Pour réaliser le tout premier enregistrement d'un opéra de Handel sur instruments d'époque. Au début, il comptait une majorité d'instrumentistes néerlandais et quelques membres étrangers. Aujourd'hui, la moitié sont Italiens. Un ou deux membres de l'orchestre original jouent encore avec nous à l'occasion. Nous avons quelques Russes qui ne sont pas malheureux d'avoir quitté leur pays. Nous accueillons les bons instrumen-tistes à bras ouverts, quelle que soit leur provenance.
Q Ce qui peut-être étonne le plus dans votre pedigree, c'est que vous soyez Américain. Avez-vous parfois l'impression d'être né dans 
le mauvais pays?
R Pas vraiment. Je me considère chanceux. Le Canada est le premier pays étranger dans lequel je me suis rendu. Ensuite, j'ai commencé à beaucoup voyager. J'ai passé la plus grande partie de ma carrière à Berkeley, en Californie. Comme la politique de l'université était très ouverte en ce qui concerne les congés, je passais souvent plus de six mois en Europe chaque année. C'était la formule idéale. Il y a bien sûr des traits de mon pays que je n'aime pas, mais il y en a beaucoup dont je suis fier.
Q Considérant votre passion pour la musique ancienne et la diffusion de l'oeuvre de Handel en particulier, on s'étonne que vous ne soyez pas originaire de l'Angleterre.
R N'oubliez pas que Handel était lui-même assez international. D'abord très allemand, ensuite très italien, puis maîtrisant parfaitement le style français. Il s'est continuellement adapté. J'ai l'impression que l'Italie se montre aussi tolérante pour moi que l'Angleterre l'a été pour Handel.
Q L'oeuvre de Handel, vous êtes parmi les premiers à l'avoir démontré à notre époque, c'est beaucoup plus que 
Le Messie...
R Le Messie est la première pièce que j'ai chantée dans ma jeunesse. Quand j'ai commencé à vraiment connaître Handel, je n'ai plus eu d'intérêt que pour ses opéras. Récemment, je me suis plongé plus sérieusement dans ses oratorios. J'ai dirigé mon premier Messie à Madrid, il y a deux ans. J'y revenais après 50 ans. L'oeuvre était bien différente de celle avec laquelle j'ai grandi. À cette occasion, j'ai écrit pour Marie-Nicole Lemieux des ornements à saveur légèrement espagnole. En répétition, elle n'a pu s'empêcher d'y aller d'un «Olé!» qui a fait éclater de rire l'orchestre et le choeur!
Q C'est tout à fait elle!
R Oui! Cela dit, elle a chanté He Was Despised de façon superbe. Tout le monde va en garder un souvenir impérissable.
Q Les musiciens qui pratiquent la musique baroque aujourd'hui disposent de bases solides sur lesquelles s'appuyer. Quand vous avez commencé, vous deviez vous sentir bien seul...
R J'ai trouvé amusant de jouer au pionnier. Au début, j'ai bien sûr rencontré beaucoup d'opposition. Ensuite, cette opposition a commencé à décliner. C'était encourageant. Je me souviens que lorsque je suis arrivé avec mon édition du Poppée de Monteverdi, il y a environ 30 ans, je ramais à contre-courant. Tout le monde, y compris [Nikolaus] Harnoncourt, était convaincu qu'il fallait réorchestrer Monteverdi pour un effectif moderne. On a fait beaucoup de progrès depuis ce temps. Même les grandes maisons d'opéra ont pris le virage. D'une certaine manière, je regrette que ce soit devenu si facile. Aujourd'hui, tout se télécharge. Il suffit de cliquer sur le lien approprié et d'imprimer les manuscrits d'origine. Plus besoin de fouiller les biblio-thèques pendant des jours. Sauf que, ce faisant, plusieurs se contentent de reproduire le travail déjà accompli, de reprendre les mêmes recettes, en prenant de moins en moins de risques. Quand j'ai commencé, tout était risqué. Vous pouviez faire ce dont vous aviez envie. Si ça fonctionnait, tant mieux. Sinon, vous passiez simplement à autre chose.
Q Les temps ont changé, mais vous, vous vous lancez sans cesse dans de nouveaux 
projets. Cette année, vous travaillez à ressusciter deux opéras de Gluck...
R Oui. J'ai terminé le premier, Demofonte, que nous allons exécuter en novembre, mais je n'ai pas encore commencé le second, La Sofonisba, parce que j'attends le moment où je pourrai réunir la distribution idéale. Entre-temps, j'ai été mandaté par Boosey & Hawks pour mettre en musique une version française des dialogues du Médée de Cherubini, de manière à ce qu'on puisse chanter la version originale et intégrale en français, chose qui n'a pas été réalisée à ce jour, même si l'opéra remonte à 1797 et qu'il a été un grand succès tout au long du XIXe siècle.
Q Il arrive donc que vous 
franchissiez les limites de 
la période baroque?
R Les limites du baroque, oui, mais pas celles du XVIIIe siècle. J'ai touché à Cimarosa, qui remonte aussi aux années 1790.
Q Vous allez bientôt travailler avec les Violons du Roy. On sait que vous admirez leur travail et celui de Bernard Labadie. Reste que les 
Violons du Roy utilisent des archets baroques sur des instruments modernes à cordes de métal. Cette formule vous convient?
R Ce n'est pas l'idéal, mais la qualité de leur sonorité montre qu'ils savent s'adapter. Je crois que les cordes de boyau sont plus appropriées pour Handel. Toutefois, l'archet est plus important que les cordes. Et la personnalité de l'instrumentiste est plus importante que le style de l'archet. Je vois la personne comme un instrument, un moyen d'accomplir quelque chose. Si vous n'avez pas la bonne personne, utiliser le bon archet ou les bonnes cordes ne vous avance pas tellement. Travailler avec un orchestre qui cherche à faire les choses de la bonne manière ne peut que m'intéresser.
Vous voulez y aller?
Quoi : concert d'ouverture du Festival d'opéra de Québec; Vivaldi et Handel à l'opéra
Qui : les Violons du Roy, le chef d'orchestre Alan Curtis, 
la soprano Sophia Brommer, 
le contre-ténor David Hansen
Quand : mercredi, 20h
Où : salle Raoul-Jobin 
du Palais Montcalm
Billets : billetech.com
Tél. : 418 643-8131