Karine Ledoyen excelle dans la poésie lorsqu'elle déploie toutes ses ressources d'inventivité à faire parler la matière, les tissus, les corps.

Air: vaciller jusqu'au ciel

Comment circonscrire l'air? Le faire voir, goûter, sentir, le faire danser? Troublantes questions. Avec lesquelles il était aisé de se casser la gueule. Hier soir, la plus récente création de Danse K par K a pris quelque temps pour trouver son équilibre, mais a finalement réussi à s'envoler, jusqu'à toucher au sublime.
La structure du spectacle Air, du premier segment du moins, est encore incertaine. La narration, assurée par Karine Ledoyen, piétine, le chant dérange, et les mouvements n'arrivent pas à s'arrimer les uns aux autres pour nous amener ailleurs. On se bute à une série de tentatives, d'explorations et d'essais qui ne sont pas arrivés à terme. Mine, canari, mort, guitare électrique, vie parallèle... Un magma d'idées brutes, qu'il faudrait polir et sortir du roc.
Il faut une vingtaine de minutes avant de véritablement être happé par une image. Mais quelle image! Une femme hybride, plumeuse, avec six jambes et une seule tête, accroche soudain notre regard. Elle mutera en une longue demoiselle, dont le corps traverse toute la scène, puis en un monstre saisissant, fait de deux jambes nues juchées sur des talons hauts et d'un cou d'où émerge un gros oeil blanc.
C'est l'amour, et avec lui les notions de fantasme, de déchirement et de tendresse, qui subitement lie tout. Les mots tatillons du début se disloquent et deviennent des textures dans les projections de Lionel Arnould et des bribes de poésie dans les bouches des danseuses. Karine Ledoyen se joint à la troupe. La chorégraphie devient une suite d'instants suspendus, magnifiques, d'une inventivité et d'une beauté saisissantes. Comme ces baisers qui insufflent la vie à une danseuse aérienne et cette flopée de bonshommes aux têtes de ballons.
Sara Harton, Francine Liboiron, Mélanie Therrien et Ariane Voineau se font tour à tour poupées de chiffon, meneuses intransigeantes, amoureuses maladives, esprits purs, et dévoilent toute l'étendue de leur talent et de leur sensibilité.
Au final, Air nous transporte en orbite, au son des notes de guitare et du crissement des cordes, et les langages s'intègrent pour ne faire qu'un. Karine Ledoyen excelle dans la poésie, lorsque ses chorégraphies conjuguent la douceur et la hargne et lorsqu'elle déploie toutes ses ressources d'inventivité à faire parler la matière, les tissus, les corps. On souhaite, bien humblement, qu'elle réajuste le tir au début du spectacle, et que la prochaine version de Air nous fasse planer de la première à la dernière minute.
Air est présenté jusqu'à samedi, à 20h, à la salle Multi de Méduse (541, rue Saint-Vallier Est, Québec). Info : 418 643-8131