Tous les acteurs incarnent un personnage principal, mais ils jouent également des figurants dans les scènes des autres. Christian Michaud et Danièle Belley évoluent dans ce ballet complexe, qui se déroule entièrement dans le même décor rappelant la structure d'une maison ravagée.

 Act of God: un percutant casse-tête

La nature fait bien les choses, dit l'adage. Mais dans son sillon, elle provoque parfois des catastrophes dont les conséquences ont des ramifications insoupçonnées. L'histoire d'Act of God le démontre dans un brillant casse-tête tricoté à même les racines d'une tragédie intime.
Suivre la pièce écrite et mise en scène par le tandem Marie-Josée Bastien-Michel Nadeau, c'est comme tenter de réassembler les miettes d'un pot cassé. Act of God n'a absolument rien de policier, mais l'esprit se prend à chercher des liens, à vouloir comprendre le drame qui se brode petit à petit devant ses yeux. Le suspense est savamment maintenu dans un récit qui avance tout en reculant dans le temps, sans aucune contradiction.
Pour résumer l'histoire sans en gâcher la finesse et la surprise, disons qu'Act of God raconte l'histoire de deux couples vivant dans un même duplex dont la vie est bouleversée par une catastrophe. Autour de ces personnages gravitent un vendeur d'assurances, une bénévole à Info-Suicide et une bande d'ados assoiffés de sensations fortes. L'une des adolescentes a d'ailleurs le don de déséquilibrer la vie de tout un chacun.
Les textes de Michel Nadeau et de Marie-Josée Bastien sont foisonnants d'univers qui se croisent; on y parle du boson de Higgs aussi bien que d'Aokigahara, une forêt renommée pour ses nombreux suicides au Japon, ou encore des théories biologiques des champignons et du métier de photographe de guerre. Tous ces sujets s'intègrent naturellement dans une trame dramatique où l'on côtoie de près la mort, où on joue avec elle, où on la regarde faire des ravages sans dire un mot.
Création aboutie et intelligente
Tous ces destins finissent par s'imbriquer les uns dans les autres, comme les racines des arbres qui fusionnent au lieu de se faire la compétition. Cette théorie scientifique réelle, expliquée par le personnage du biologiste, résonne dans la structure organique et nucléaire de la pièce. Tous les acteurs incarnent un personnage principal, mais ils jouent tous des figurants dans les scènes des autres. Une sorte d'essaim d'abeilles qui se forme et se déforme au gré des scènes, transformant le visage du décor de maison déglinguée et chambranlante. Le procédé sème à certains moments la confusion : les changements de personnages ne sont parfois marqués qu'avec de subtils détails vestimentaires. Malgré tout, l'enchaînement est d'une telle fluidité qu'on se prend au jeu et qu'on adhère à ce système de figurants polyvalents. Surtout, on réussit à croire à l'évocation de lieux aussi éloignés l'un de l'autre qu'une scène de guerre dans un pays arabe et un bureau beige de vendeur d'assurances. Les comédiens glissent efficacement d'un environnement à l'autre dans ce ballet complexe qui se déroule entièrement dans le même décor rappelant la structure d'une maison ravagée.
Dans un sens, il est normal qu'un certain flou subsiste jusqu'à ce que toutes les pièces s'emboîtent dans une finale percutante. À ce moment, Act of God devient à l'image d'un film choral qu'on aimerait pouvoir regarder à nouveau en sachant le dénouement, pour saisir toutes les pistes qu'on a ratées à la première écoute. Une création aboutie et intelligente, fignolée avec beaucoup de doigté.
La pièce Act of God est une coproduction du Théâtre Niveau Parking et du Théâtre Blanc, mettant en vedette Caroline B. Boudreau, Hugues Frenette, Charles-Étienne Beaulne, Véronika Makdissi-Warren, Danièle Belley, Christian Michaud et Maud De Palma-Duquet. Jusqu'au 5 avril au Périscope.