Les mannequins sont si perfectionnés qu'ils peuvent réagir à différentes manoeuvres médicales, telles que le massage cardiaque.

À l'hôpital virtuel

Fini le temps où les futurs soignants affûtaient leurs techniques uniquement sur des animaux ou sur des cadavres. La technologie a pris le dessus. À la Faculté de médecine de l'Université Laval, le Centre Apprentiss, doté de mannequins hyper sophistiqués, permet aux étudiants de vivre des situations médicales d'un réalisme étonnant. Le Soleil s'est invité au coeur de ces simulations.
Ce matin là, au Centre Apprentiss, la série de simulations prévue plonge les étudiants aux urgences, devant des patients qui connaissent différents problèmes cardiaques. Ces patients s'appellent Pierre Tremblay, Raoul Faucher ou Thomas Vadeboncoeur. Ces derniers sont en fait des mannequins qui peuvent changer de pathologie, de nom, de sexe, d'âge en fonction du but pédagogique de la simulation. Entre deux séances, les techniciens du Centre Apprentiss changent les vêtements du mannequin, ainsi que sa perruque. Il y a une réelle volonté de rendre la situation la plus réaliste possible.
«Plus on augmente le réalisme, plus les étudiants vont adhérer à la simulation et plus ça augmente leur schème de pensée», mentionne Mélanie Pelletier, responsable des immersions cliniques au Centre Apprentiss. «D'ailleurs, on ne dit pas mannequins, mais patients», ajoute-t-elle. Les étudiants doivent oublier qu'ils ont devant eux une sorte de robot.
Et on se laisse leurrer facilement tant ces «patients» sont des machines ultra-perfectionnées. Avant que la simulation commence, on s'approche de l'un d'eux. Au touché, la sensation de cette fausse peau est troublante, la cage thoracique bouge au rythme de la respiration, les yeux clignent. «Les patients font tout, explique Mélanie Pelletier. Ils peuvent parler, crier, vomir, faire pipi, leurs pupilles réagissent à la lumière», énumère-t-elle. Ils peuvent bien entendu saigner (du faux sang, rassurez-vous), faire une réaction allergique, convulser, mourir... Les logiciels auxquels sont reliés ces «patients» leur permettent de réagir aux procédures et aux médicaments administrés, des complications peuvent être programmées. Le mannequin accoucheur peut mettre au monde un enfant par voie basse - un piston installé dans le ventre de la «mère» pousse le bébé (par la tête ou par le siège, selon les cas) au rythme des contractions - ou par césarienne. Le bébé en question, à terme ou prématuré (il y a des mannequins bébés de différentes tailles et poids), peut évidemment pleurer.
L'immersion clinique simulée est une méthode pédagogique qui vise «à évaluer des compétences qui l'étaient peu il y a 10 ans, comme le savoir comportemental», relate Mélanie Pelletier. «En plus des compétences cliniques, le Centre permet aux étudiants de développer des compétences de leadership, de gestion de crise, de travail et de communication en équipe», explique le Dr Gilles Chiniara, directeur scientifique du Centre Apprentiss.
La philosophie derrière ce mode d'apprentissage par simulation est assez simple : le développement de compétences professionnelles multiples et complexes dans un environnement sécuritaire pour le patient. «On évite que le patient [le vrai] ne soit l'objet d'étude», dit le Dr Chiniara. «Quand la simulation est disponible, ça devient même un impératif éthique puisque cela diminue le nombre d'erreurs lorsque les gestes sont posés pour la première fois dans le réel», indique-t-il.
Retour à la simulation. Ce jour-là, ce sont des séances accélérées, mais le temps réel est aussi pratiqué à d'autres occasions. Les quatre étudiants appelés auprès du «patient» Tremblay ont 10 minutes pour poser un diagnostic et décider d'un traitement. Dans la salle de contrôle, située derrière un miroir sans tain, les techniciens et le clinicien-professeur observent les étudiants, déclenchent par ordinateur les symptômes du patient, et font la voix du patient. Ainsi, quand les étudiants interrogent ce dernier, il répond (ou grogne, ou se plaint, etc.), toujours en fonction du but pédagogique. On a même entendu un jeune «patient» être badin avec une jeune infirmière... le réalisme peut être de tout genre. Si bien que parfois, les étudiants sont mis dans des situations délicates : un technicien peut jouer le rôle d'un médecin beaucoup trop autoritaire, ou celui d'une infirmière incompétente, ou celui d'un père paniqué, qui rentre dans la salle d'urgence et voit son fils mal en point entre les mains des médecins... car ce n'est pas toujours la pathologie qui est compliquée. Autant de situations à gérer qu'il vaut mieux avoir vécues une première fois de manière fictive avant de se lancer dans le réel.
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Avant et après la simulation par immersion clinique
Avant de lancer les étudiants dans une simulation par immersion clinique, il faut qu'ils aient développé un savoir et un savoir-faire. Le savoir concerne les connaissances théoriques. Le savoir-faire s'acquiert lors de simulations procédurales. Certaines salles du Centre Apprentiss y sont consacrées. Par exemple, pour apprendre à intuber un patient, les étudiants peuvent pratiquer sur les portions de mannequin beaucoup moins sophistiquées, mais qui ont les attributs nécessaires pour ce geste précis. C'est le moment de faire et de refaire la procédure, de se tromper, de poser les questions aux professeurs. La simulation par immersion clinique vient ensuite et permet de conjuguer savoirs, savoir-faire et savoir-être.
Après chaque simulation par immersion clinique, il y a une séance de débreffage avec le clinicien-professeur. Toute la simulation est enregistrée par vidéo. «On analyse les faits a posteriori et c'est à ce moment-là que la plus grosse partie de l'apprentissage se fait», soutient le Dr Gilles Chiniara.
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Emmanuelle Careau et le Dr Jean Maziade
Un apprentissage basé sur la collaboration professionnelle
«La collaboration interprofessionnelle, c'est le lien qui unit des experts complémentaires autour d'un objectif commun, pour augmenter l'efficacité de l'intervention», explique le Dr Jean Maziade, responsable du développement pédagogique sur la collaboration interprofessionnelle à la Faculté de médecine de l'Université Laval.
«Le but, c'est de commencer cette collaboration au niveau de la formation pour qu'ensuite, au niveau professionnel, ça fonctionne bien, ajoute-t-il. Si la formation se fait en silo, ça va perdurer en silo», mentionne sa collègue Emmanuelle Careau, professeure-chercheuse dans le domaine de l'interprofessionnalisme.
«Et on ne peut pas penser travailler en santé sans cette collaboration», indique-t-elle. Ainsi, dès le début du cursus, les étudiants issus des différentes spécialités suivent des cours conjoints obligatoires et vivent des simulations communes. «Les gens se forgent donc une identité professionnelle au contact des autres et non uniquement en fonction de leur spécialité», dit Mme Careau.
Pour un patient, bon nombre de spécialistes peuvent être appelés à intervenir. «Et la collaboration ne se fait pas uniquement entre professionnels, mais aussi avec le patient, le conjoint du patient, le psychologue, l'agent pastoral, le travailleur social...», illustre le Dr Maziade. Cette formule d'apprentissage permet d'éviter les visions restreintes. «Et ça donne de la valeur ajoutée aux soins», conclut le Dr Maziade.
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Une étudiante en physiothérapie s'entraîne à la mobilisation de l'épaule sur sa camarade, en compagnie de Sylvie Morin (à gauche), chargée d'enseignement.
Simulation pour toutes les spécialités
Le Centre Apprentiss ne sert pas uniquement à former les futurs médecins. Plusieurs spécialités des sciences de la santé bénéficient des installations: orthophonie, pharmacie, sciences infirmières, etc. La physiothérapie en profite aussi. Lors de notre passage dans les locaux, les étudiants suivaient un atelier et s'entraînaient entre eux sur les techniques de mobilisation de l'épaule et pour acquérir les méthodes d'analyse et d'évaluation d'une épaule douloureuse.
«Pour notre métier, il faut développer certaines habiletés, on doit sentir avec nos mains, voir, et on doit communiquer avec la personne, ce qui nous oblige à avoir des laboratoires de pratique», souligne Sylvie Morin, chargée d'enseignement en physiothérapie. «Les étudiants aiment ça, ils sentent qu'ils apprennent un métier. Ça mobilise des connaissances qui sont alors contextualisées. Ils s'habituent à différentes morphologies», ajoute-t-elle.