2014 dans le désordre

Une anecdote. C'est il y a bien longtemps, fin des années 90, je reviens de Montréal sur le pouce. Plantée sur le bord de la 20, dans le temps où la police faisait semblant de ne pas voir les pouceux, une camionnette s'arrête. Le gars m'offre de me faire traverser les ponts, ça me va. Je monte, on jase de tout et de rien.
Il prend la sortie pour le boulevard Laurier, le ton change.
«Tu as de beaux cheveux.
- Merci.
- Tu as de beaux yeux.
- Merci.
- Tu as de belles cuisses...»
Il approche sa main. Je réplique. «Toi, tu es un bon gars. C'est quand même incroyable qu'aujourd'hui encore, avec tout ce qu'on entend, il y ait encore des bons gars comme toi, qui rendent service comme ça, pour rien.» Le gars met sa main sur son volant, me sourit. Je sais que j'ai passé proche, que j'ai touché quelque chose chez cet homme, qui n'était pas parti pour être un bon gars.
Il est venu me reconduire à la porte de chez moi. Quand je suis descendue, il m'a dit ceci : «Merci mademoiselle, grâce à vous aujourd'hui, j'ai compris quelque chose.» Qu'il était, au fond, un bon gars.
J'ai fait du pouce pendant 15 ans, j'ai traversé le Canada aller-retour jusqu'au Yukon, des centaines de fois le parc quand j'étudiais à Jonquière. Je me suis rendue à New York, j'en ai fait toute seule en Uruguay. Je n'ai jamais eu peur. J'ai toujours eu cette conviction que, tout le monde, quelque part, peut être bon.
Il peut être con aussi, mais c'est une autre histoire.
Il peut être bon. J'en ai eu des centaines de preuves, comme cet homme au New Jersey qui allait à l'épicerie quand il nous a vus, mon ami et moi, sur le bord du chemin. Il s'est arrêté pour nous dire que le pouce était interdit dans tout l'État et pour nous donner - illégalement - un lift. Il nous a conduits jusque dans l'État de New York, trois heures de route aller-retour. On lui a dit merci, il a répondu en riant. «Je suis mieux de pas oublier la pinte de lait, ma femme va se poser des questions!»
J'espère qu'elle l'a cru.
Tout ça pour dire que c'est un peu ça que je nous souhaite pour 2014, d'être du bon monde, du meilleur au moins. Ça confortera ce lecteur qui m'a écrit pour me dire qu'il trouve que je pense «en mode tout le monde il est beau, tout le monde il est gentil». Je m'en confesse, j'ai une confiance presque aveugle en la bonne foi des gens. On me dit qu'un jour ça me perdra, j'aime vivre dangereusement.
Si vous l'ignoriez, sachez que nous sommes entrés de plain-pied dans l'Année internationale de la cristallographie, ni plus ni moins, la science qui se consacre à l'étude des substances cristallines à l'échelle atomique. Sans blague, les Nations Unies ont décrété ça, pour que le commun des mortels réalise que «la compréhension que l'humanité a de la nature matérielle du monde repose, en particulier, sur la connaissance de la cristallographie». On nous propose même des olympiades, ça promet.
Je vais essayer de me souvenir de vous faire un examen à la fin de l'année pour voir ce que vous en aurez retenu.
Remarquez, ça nous changera du quinoa, dont 2013 était l'année officielle, ex aequo avec la coopération dans le domaine de l'eau. L'an prochain, l'ONU a jeté son dévolu sur les sols et la lumière et, pour 2016, ça vaut la peine de se préparer psychologiquement, ce sera l'année des légumineuses.
Me semble qu'on aurait pu s'inspirer de 2001, qui était l'année du dialogue entre les civilisations. On a plus besoin de ça que de pois chiches, me semble, avec tout ce qui se passe en Syrie, au Darfour. Vous savez que le pois chiche est, entre autres, originaire de Syrie? Nous voilà instruits.
Ça me rappelle mon plus vieux, la première fois où il a mangé du couscous, il m'a demandé : «C'est quoi ça?» en pointant les pois chiches. Puis, il a pointé les pois verts. «Et ça, c'est des pois pas chiches?»
L'année 2014 aurait pu être celle du dialogue tout court, tant qu'à y être, ça pourrait s'appliquer autant au conflit israélo-palestinien qu'aux relations entre Labeaume et les syndicats. Et puis, tiens, je me lance. Dans le confort de mon bureau, où il y a 60 degrés de différence avec dehors, je décrète 2014 l'année du dialogue.
Ça pourra servir en Écosse aussi, où il y aura un référendum en septembre, avec une question claire, à faire rougir Jean Chrétien : «L'Écosse devrait-elle devenir un pays indépendant?» À neuf mois du jour J, le Non domine et le Oui piétine, c'est comme ça depuis des années. Les jeunes de 16 et 17 ans pourront se prononcer, bien hâte de voir comment ça va finir. Pauline Marois aussi.
Le dialogue, ça sert tout le temps. Ça aide à se rendre compte qu'on n'a jamais complètement raison.