Le Capitole à l'époque

1912: une année faste pour le cinéma

Il y a 100 ans, les gens de Qué-bec découvrent, comme le reste du monde, les merveilles du cinématographe. Les vues animées deviennent extrêmement populaires et la population fréquente en masse les salles où sont projetés les films. Mais 1912 marque aussi une année faste pour Québec puisqu'une demi-douzaine de «longs métrages» y sont tournés, dont ceux de trois majors américains du temps. Elle reçoit en plus la visite d'un célèbre réalisateur en devenir, David Wark Griffith.
«Le cinéma est très populaire [à cette époque] et il y a beaucoup de lieux de diffusion. Pour la population [en général], ça représente une super grosse sortie», explique André Gaudreault, professeur à l'Université de Mont-réal et spécialiste du cinéma des premiers temps.
Les salles sont fréquentées par un public issu de toutes les couches de la société et constitué autant d'hommes que de femmes et d'enfants, qui déboursent de 5 à 10 cents pour l'entrée. Les salles plus luxueuses - les palaces - logent au centre-ville et ont droit aux primeurs. Il y a plusieurs catégories de billets. Les riches ont droit au parterre et aux loges, les pauvres, au balcon. Les salles plus modestes, en périphérie, ont accès aux exemplaires plusieurs semaines, voire plusieurs mois plus tard... La banlieue a depuis pris sa revanche avec les cinéplex!
Il reste peu de traces des cinémas de l'époque, qui ont fermé ou se sont transformés. Ainsi, l'Impérial, rue Saint-Joseph, devenue une salle de spectacle, a longtemps été un cinéma. En 1912, la propriété est vendue à Napoléon G. Kirouac et à Charles Noreau. L'acte de vente mentionne que l'immeuble comprend «une machine à vues animées et environ 400 fauteuils». C'est l'ouverture du Palais Royal. Il sera rebaptisé Théâtre des familles, puis Théâtre Palais Royal l'année suivante, avant d'être détruit par un incendie en 1933. Il renaîtra sous le nom de Cinéma de Paris, qu'il conservera longtemps, avant de se transformer en Midi-Minuit...
L'Auditorium de Québec (qui deviendra le Capitol) accueille de l'opéra, tant la production locale que les tournées des ensembles américains et français, du vaudeville et de la danse. Mais là aussi, les Québécois ont droit à des projections choisies par le gérant, J. H. Paquet.
Un changement s'opère (déjà!) dans le choix des films offerts à la population : Hollywood débarque en ville. Au début du siècle, ce sont surtout les films français qui conquièrent le marché américain. C'est la grande époque de Pathé, «le roi de la diffusion», de Gaumond et de Méliès. Comme la production locale est à peu près inexistante, «la majorité des films montrés à Québec en 1912 étaient américains. La production européenne (films français, anglais, italiens, allemands, peut-être même scandinaves et russes) occupait cependant toujours une part significative du marché à ce moment», signale André Gaudreault.
Il faut dire qu'à l'époque, Québec est un lieu de tournage très couru des Américains, en raison de la beauté de ses paysages et de son cachet européen. Les films qui y sont tournés sont ensuite montrés à la population et font salle comble. Le Soleil suggère à ses lecteurs de voir ces films puisque «les photographies ont été faites à Québec et on peut y voir quelques-unes de nos plus jolies filles»!
En fait, à l'été et à l'automne 1912, pas moins de trois compagnies américaines se présentent aux portes de la ville, «la prenant littéralement d'assaut avec leurs troupes de comédiens et leur matériel de tournage», peut-on lire dans «Les beautés de Québec», publié dans 24 Images, en 1992.
La Biograph tournera au moins deux films mettant en vedette Blanche Sweet, très populaire à l'époque. A Sailor's Heart, qui raconte les déboires d'un marin, utilise le port de Québec et le chemin des Foulons, à Sillery, comme lieux de tournage. Pirate's Gold, l'histoire de la redécouverte d'un vieux trésor, est tourné sur le fleuve Saint-Laurent et, vraisemblablement, à Lévis.
D.W. Griffith, employé par Biograph à cette époque, accompagne les équipes de tournage. Le réalisateur est loin d'être au faîte de sa popularité - ce n'est que trois ans plus tard qu'il tournera Naissance d'une nation (1915), la première superproduction de l'histoire du cinéma américain. Il sera, toutes proportions gardées, le Steven Spielberg de son époque.
On a toutefois grandement exagéré sa contribution aux principales techniques narratives du cinéma, estime André Gaudreault. «Il n'en reste pas moins que le rôle de Griffith fut tout à fait fondamental dans l'élaboration et la constitution d'une forme de représentation qui allait dominer le monde de la cinématographie. Le cinéaste américain a davantage systématisé, réglé et mis au point certains procédés et techniques qu'il ne les a inventés.»
A Gay Time in Old Quebec sera tourné par la firme Lubin en juillet (et projeté à l'Auditorium en octobre). Il met en vedette deux jeunes touristes allemands qui se rendent successivement du côté de la chute Montmorency, en calèche dans le Vieux-Québec et sur la terrasse Dufferin. «D'après ce qu'en disent les journaux, les aventures de Fritz et Hans ressemblent plus à un film promotionnel sur la ville qu'à une véritable fiction.»
Finalement, Vitagraph profitera de son passage en octobre pour tourner pas moins de cinq films. Dans The Old Guard, Québec joue le rôle de... Paris! Mais les autres placeront Québec sur la carte, avec leurs titres explicites : Quebec Zouaves, In Old Quebec et Quebec Police. Même Put Yourself in Their Place «permet de visiter plus d'un endroit intéressant de notre ville», selon Le Soleil.
Du début du siècle à 1912, la capitale accueillera plus de tournages que Montréal et Toronto. Et bien que 1912 s'avère une exception, les compagnies américaines se serviront régulièrement de Québec comme toile de fond dans les années suivantes. Les choses ont bien changé...