La famille Iskander en compagnie de leur wwoofer Germain Maillet

Wwoofing: voyager de ferme en ferme

Après des années de dur labeur, l’italien Vittorio Zamuner, issu de l’immigration post-Deuxième Guerre mondiale, s’achète un terrain à Neuville. Dix hectares pour 600 $. C’était en 1968. Un demi-siècle plus tard, c’est son petit-fils, instructeur de plongée sous-marine, qui a pris la relève. Aujourd’hui, il accueille des volontaires de partout dans le monde sur sa ferme presque autosuffisante de 100 hectares.

Bienvenue dans l’univers du wwoofing.

Vêtu d’une salopette et de bottes de caoutchouc, Maxim Iskander est fier de montrer le terrain qu’il habite depuis 2012. Assistant-enseignant à l’École de foresterie de Duchesnay l’hiver, puis agriculteur l’été, il accueille des bénévoles de différentes nationalités pour l’aider dans ses tâches quotidiennes. C’est la troisième année qu’avec sa femme, Tiana Ramaroson, ils rencontrent des voyageurs par le biais de WWOOFING et Workaway : des plateformes Web payantes où des volontaires et des hôtes peuvent s’inscrire. En échange d’heures de travail, les bénévoles sont logés et nourris. 

De génération en génération

Les deux pieds dans la boue, Maxim raconte l’histoire de sa terre familiale. Son grand-père, Vittorio Zamuner, est arrivé au Québec dans les années 50. «Il vient d’une famille d’agriculteurs, mais en arrivant ici, il a travaillé comme maçon. Il a épargné et s’est acheté une petite demeure. Dans le temps ça ne valait rien, maintenant ce n’est plus achetable», explique-t-il.

Son grand-père prenait tellement bien soin de son jardin, qu’il était bien connu dans la région. «Il y avait des autobus qui arrêtaient pour voir les fleurs sur le terrain de mon grand-père», s’esclaffe-t-il. Au fil des années, sa famille a acquis d’autres terrains, totalisant 100 hectares. «Il y avait presque juste des Italiens sur la rue», souligne-t-il, en pointant les différentes maisons qui appartenaient à son oncle, sa tante et des amis de la famille. 

Un parcours unique 

Avant de s’installer à Neuville, Maxim a grandi en Égypte. Chaque été il revenait au Québec visiter ses grands-parents. Lors de ses études à l’Université Laval, il a rencontré Tiana. Ensemble, ils ont fait le tour du monde, lui en tant qu’instructeur de plongée, elle en tant que traductrice. En 2012, ils se sont lancés dans une nouvelle aventure : l’agriculture. 

Ils ont vite réalisé l’ampleur du travail. «Cela semblait interminable. On commençait à six heures du matin et on finissait à neuf heures le soir», indique-t-il. Un ami qui avait expérimenté le travail en ferme à l’international leur a suggéré de s’inscrire à Wwoofing et Workaway. «On n’est pas assez gros pour avoir des employés parce que la plupart des récoltes ont les garde pour nous. Le fait d’avoir des volontaires nous aide énormément», explique-t-il. Même constat pour Tiana. «À nous deux ça allait, mais avec les enfants en bas âge, on avait besoin de renfort», confie-t-elle.

Un apprentissage

Chaque année, ils reçoivent des tonnes de demandes. Comme leur ferme est petite, ils en refusent 80 %. «Je les choisis en fonction de l’envie d’apprendre. Il y a des gens qui font le travail juste pour le faire. Et souvent ils le bâclent, et je dois le reprendre», déplore-t-il. Cependant, pour Maxim et Tiana la majorité des expériences ont été positives. «On s’est fait des amis partout dans le monde allant de l’Israël, à l’Allemagne et l’Écosse», se réjouit Tiana. Ils accueillent près de 10 volontaires par été, qui restent de trois à quatre semaines.

Voyager autrement

Au moment du passage du Soleil, à la mi-mai, Germain Maillet était à sa deuxième semaine en tant que volontaire à la ferme. Cette expérience en milieu rural lui permet de découvrir une vie culturelle différente. «Je suis immergé dans la vie québécoise», constate ce Français. Ses tâches au quotidien : fendre, couper le bois, s’occuper du potager, du compost et des poules. «Je travaille cinq jours par semaine et cinq heures par jour. La fin de semaine, je vais en ville ou je fais du trek», explique-t-il. En plus d’adorer cette façon de voyager, cela lui permet d’économiser. «Je ne sais pas si je serais venu au Québec si je n’avais pas eu l’occasion d’avoir une place où rester», réplique celui qui en est à sa première expérience. Après son séjour avec Maxim et Tiana, il espère trouver une autre ferme pour poursuivre son voyage. 

Cette petite ferme coquette, qui tire son revenu principal dans le bois de chauffage, fait aussi pousser des légumes qui lui sont bien uniques. «On plante beaucoup de légumes italiens, du radicchio, des betteraves rustiques de variétés italiennes», explique Maxim. Avec l’aide des volontaires, cette famille espère devenir autosuffisante, une façon d’honorer les grands-parents de Maxim. «Ils étaient autosuffisants, ils mangeaient tout ce qu’ils faisaient, et ils ont fait leur vin toute leur vie», souligne-t-il. Aujourd’hui, Tiana et Maxim sont fiers de dire que 70 % de ce qu’ils mangent provient de leur travail acharné et de celui des voyageurs qu’ils accueillent l’été. 

Maxim Iskander supervisant le travail de son résident.

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TROC À L'ÈRE NUMÉRIQUE

Le WWOOFING et le Workaway sont des plateformes qui permettent aux voyageurs d’aller à la rencontre d’hôtes qui les accueillent gratuitement en échange de travail.

«C’est un peu comme du troc. Les gens qui sont inscrits sur ces réseaux paient des frais d’admission d’une quarantaine de dollars, mais une fois qu’ils ont payé, aucun autre argent n’est échangé», explique l’analyste du réseau de veille en tourisme de la Chaire de tourisme Transat de l’ESG UQAM, Amélie Racine.

Sur le site WWOOF, il y a 851 fermes au Canada et 4762 volontaires. Au Québec, on compte 148 hôtes et 562 volontaires. Sur Workaway, il y a 322 hôtes au Québec. Le wwoofing est un réseau de fermes biologiques et Workaway a une plus grande diversité d’hôtes, allant de la ferme biologique à l’auberge de jeunesse. «Au Québec, 40 % des fermes qui accueillent des volontaires sont commerciales, tandis que 60 % sont non commerciales. C’est beaucoup plus de petites fermes qui vont faire ce genre d’échanges», constate l’étudiante Claire Chabot qui fait son mémoire sur le sujet à l’Université du Québec à Rimouski. 

Du travail dissimulé?

Puisque les voyageurs travaillent sans être rémunérés, certains croient qu’il s’agit de travail dissimulé. En France, le professeur de droit de l’Université de Montpellier Lucas Bento de Carvalho s’est penché là-dessus. «Beaucoup d’agriculteurs se plaignaient et disaient que les hôtes faisaient faire du travail aux volontaires pour lequel ils devraient être salariés. Il s’agit plutôt d’un mode alternatif d’échange et d’apprentissage de l’agriculture biologique», explique-t-il.

Selon lui, le volontaire est dans une position de stagiaire. «Le voyageur vient apprendre un savoir-faire. Évidemment il va travailler pour apprendre. C’est vrai que ça procure un avantage économique à l’agriculteur, mais pas comme un salarié normal», réplique-t-il.

Des volontaires sont parfois plus un poids qu’une aide pour les agriculteurs. «Certains apportent une certaine plus-value, mais parfois ils ont deux mains gauches», souligne-t-il. De l’autre côté, cet échange de services peut aussi contribuer à réduire les coûts de voyage du volontaire. Cependant, l’aspect économique n’est pas ce qui est au centre de l’intérêt des bénévoles. «C’est plutôt des gens qui veulent profondément vivre une immersion culturelle. L’expérience est beaucoup plus importante que de sauver de l’argent», croit Amélie Racine.

Voyager plus longtemps de façon différente

Ce type de tourisme est encore expérimental. «On est vraiment à une époque où on veut vivre comme les gens locaux et s’imprégner du lieu. C’est une expérience qui s’approche du slow travel», explique Amélie Racine. Ce concept est un type de voyage qui se fait au ralenti pour mieux apprécier l’expérience touristique. «On veut prendre le temps de découvrir une destination plus en profondeur en se concentrant sur la qualité d’une seule expérience qu’on choisit de vivre», indique-t-elle. 

On observe aujourd’hui un éclatement de l’offre. «Il y a beaucoup plus de fermiers qui s’ouvrent à ce type d’échange culturel», réplique Amélie Racine. La révolution numérique a grandement contribué à cela. «Ces plateformes sont très présentes sur les réseaux sociaux et ça donne une vitrine supplémentaire pour faire connaître ce produit-là», explique-t-elle.

Internet a révolutionné l’accès aux différentes fermes. Les utilisateurs peuvent même commenter leur expérience sur le site Web. «Ça crée un lien de confiance, on sait un peu plus à quoi s’attendre», explique Mme Racine.

Bien que ce cette façon de voyager est de plus en plus populaire, elle demeure marginale. «Ce n’est pas tous les touristes qui vont être intéressés par ce type de tourisme-là, mais ça permet un tourisme local assez intéressant», conclut Amélie Racine. Maude Petel-Légaré

Germain Maillet s’affairant à la coupe des bûches.