Claude Chagnon, président de la Fondation Lucie et André Chagnon, indique que l’organisation a su se délimiter un créneau au fil des années en adoptant la prémisse d’éviter de de substituer à l’État.

Vraiment chiches, les Québécois?

MONTRÉAL — L’ampleur du rôle que s’est donné l’État dans les secteurs de la santé, de l’éducation et des services sociaux depuis le retrait de l’Église continue de plomber la philanthropie au Québec.

D’une part, ce choix de société vient grever les revenus des citoyens qui pourraient être disponibles pour l’aide aux démunis, aux malades ou à l’école, explique Pascal Mathieu, vice-président à la Croix-Rouge (Québec).

«Le Québec est à la fois l’endroit en Amérique où les taxes et impôts sont les plus élevés, mais où les programmes gouvernementaux sont les plus généreux», dit-il. Cette situation est d’ailleurs souvent invoquée pour expliquer le retard constant du Québec par rapport au reste du pays pour les dons de charité. *

«L’État nous dit : donnez-nous vos taxes et on va s’en occuper», illustre M. Mathieu.

Une analyse qui comparerait d’un côté la différence entre les taxes et impôts payés par les Québécois et ceux payés par les autres Canadiens et, de l’autre côté, ce que donnaient les Québécois à leur omniprésente Église catholique avant la Révolution tranquille sous forme de dîme, dons et autres corvées reste toutefois à faire.

Il s’agirait certes d’un exercice utile, mais périlleux : les données de Statistique Canada reposent sur la valeur des reçus d’impôt alors qu’il n’existe pas de données à cet effet dignes de ce nom dans les archives de l’Église.

D’autre part, dans une société où tous ces services publics sont théoriquement gratuits sans l’être dans les faits, la philanthropie doit se situer dans un espace où elle ne sera pas contestée, une opération qui peut être délicate, surtout en période de compressions budgétaires.

Prenant l’exemple de la santé, le grand patron de la Fondation Lucie et André Chagnon, Claude Chagnon, ne craint pas de poser lui-même ce qu’il reconnaît être une «question sensible» : «Est-ce que les grandes campagnes autour des hôpitaux, par exemple, viennent déresponsabiliser nos dirigeants politiques à combler le manque à investir?»

«La question est lancée, mais on n’y a pas répondu», laisse-t-il tomber en entrevue.

Il raconte que la Fondation, qui dispose de sommes avoisinant les 70 millions $, a réussi à délimiter son créneau au fil de ses 17 années d’existence, en partant justement «de la prémisse de ne pas se substituer à l’État».

Mais le gouvernement ne peut pas — et dans certains cas ne veut pas — tout faire, particulièrement dans les secteurs sociaux, de l’éducation et des arts et de la culture.

«On a mis beaucoup de temps à déterminer quelle pourrait être notre valeur ajoutée au Québec», explique-t-il, précisant que la Fondation vise des gestes qui ont un effet pérenne et évite les actions individuelles ou ponctuelles «qui ne changent rien à long terme».

«Il y a eu des critiques; on les a entendues et on a agi en conséquence», dit-il.

Rattrapage?

Les fondations privées, comme celle des parents de M. Chagnon, demeurent un phénomène relativement récent et lié à l’émergence de grandes fortunes familiales québécoises à la suite de la Révolution tranquille, rappelle Pascal Mathieu.

«Nous sommes rendus à une étape où ces familles passent à la deuxième, parfois la troisième génération», note-t-il, en se référant à la création de la Fondation Chagnon à la suite de la retraite de l’ancien propriétaire de Vidéotron.

Cette fondation et celles mises sur pied par Jean Coutu, la famille Bombardier, les familles Desmarais et Péladeau ou encore par le propriétaire d’Alimentation Couche-Tard, Alain Bouchard, pour ne nommer que celles-là, ont un effet d’entraînement non seulement sur les autres poids lourds économiques, mais aussi sur la population en général.

«Le retard des Québécois demeure réel, mais il y a une forte tendance au changement avec l’exemple des grandes familles québécoises», affirme Luce Moreau, présidente sortante de la division québécoise de l’Association des professionnels en philanthropie. «On s’en va dans la bonne direction.»

Les données tendent à lui donner raison alors que Statistique Canada fait état d’une croissance des dons de 35 % au Québec entre 2004 et 2013, mais de seulement 23 % au Canada sur la même période.

«Il y a une transition en marche dans la population», renchérit Claude Chagnon, qui dit avoir beaucoup de mal à accepter l’affirmation voulant que les Québécois soient moins généreux que les autres Canadiens.

Il rappelle qu’au-delà de la dîme, de la quête et des corvées, toutes des formes de charité et de bénévolat dont les Québécois peuvent se targuer d’avoir été des champions dans le passé, les familles faisaient le don le plus important qui soit : «Les familles donnaient un fils ou une fille à l’Église et ce sont eux qui s’occupaient des pauvres et des malades et des enfants à l’école.»

Luce Moreau souligne au passage que les arts et la culture demeurent parmi les enfants pauvres de la philanthropie. «Dans l’art et la culture, il faut travailler fort pour aller chercher un dollar comparativement à la santé et l’éducation», dit celle qui fut présidente et directrice générale de l’Orchestre métropolitain de 2008 à 2012.

Récréation et baby-boom

S’ils ont moins d’argent à cause des taxes et davantage d’attentes envers l’État, les citoyens du Québec montrent quand même un intérêt grandissant pour le bénévolat et la collecte de fonds, activités qui prennent des formes complètement différentes selon les générations.

Ainsi, l’éventuelle successeure de Luce Moreau à la présidence de l’Association des professionnels en philanthropie, Elsa Desjardins, identifie une tendance forte chez les jeunes, les milléniaux et la génération X, celle d’amasser des fonds en faisant des marathons, des march-o-thons et autres-thons, un genre de bénévolat participatif récréatif.

«La génération montante ne fait pas que donner : elle veut participer, souligne-t-elle. Ce sont des mouvements collectifs : les courses, par exemple les journées de ski à Tremblant.»

À l’autre bout de la palette générationnelle, les baby-boomers qui arrivent à la retraite ont du temps à donner et la nature de leur contribution a complètement changé.

«Le bénévolat, avant, c’était vraiment de l’événementiel, du publipostage et ce genre de choses. Maintenant c’est de l’expertise», explique Elsa Desjardins, faisant valoir que les organismes de bienfaisance s’enrichissent désormais de gens qui arrivent avec une précieuse expérience financière ou légale.

Motivations

Les entreprises sont également de plus en plus présentes sur le «marché» de la philanthropie. Certes, il y a là une occasion pour elles de polir leur image de marque et d’obtenir de la visibilité, mais Claude Chagnon rapporte qu’il peut y avoir des bénéfices inattendus de la charité corporative.

«J’ai découvert avec le temps que les employés chez Vidéotron nous exprimaient beaucoup de fierté lorsque l’entreprise s’impliquait dans des causes. Il y a un élément rassembleur et de motivation pour le personnel», dit-il.

Au-delà de la charité par employeur interposé, toutefois, toutes les enquêtes auprès des donateurs démontrent que, pour ceux-ci, le don est avant tout une question émotive : plus de 90 % des dons sont faits par compassion, selon Statistique Canada.

Et la présence d’un lien personnel avec une cause est un puissant motivateur. «Nous avons des patients, c’est une base importante», note Elsa Desjardins, qui est directrice, développement des affaires à la Fondation de l’Institut de cardiologie de Montréal. Elle compare cet attachement à celui des diplômés d’université qui soutiennent leur alma mater, une autre forme de philanthropie orientée.

Il en va de même lors de grandes catastrophes, souligne Pascal Mathieu qui note que les Québécois sont plus généreux que le reste du pays pour une catastrophe en Haïti, dont les ressortissants ont une présence significative au Québec, alors que la Colombie-Britannique a la même réaction pour une catastrophe en Asie.

Il note par ailleurs une croissance importante des dons testamentaires au Québec, croissance qui peut être mise en parallèle avec la migration de nombreux Québécois du statut de locataire à celui de propriétaire.

«Au moment de leur décès, les gens n’ont pas besoin d’avoir beaucoup d’argent en poche; leurs maisons sont souvent payées et ils peuvent faire un don sans déshériter leurs proches», précise-t-il.

Il faudra toutefois encore quelques années sinon plusieurs — et des données beaucoup plus récentes que celles de 2013 — avant de voir si le rattrapage des Québécois se concrétise.

* Le montant médian des dons annuels est de 69 $ au Québec, loin derrière celui du Canada (125 $) et des autres provinces. Il en va de même pour le montant moyen des dons annuels, qui est de 264 $ au Québec et de 531 $ au Canada. Ces statistiques, colligées dans l’Enquête sociale générale de Statistique Canada en 2015, proviennent de données amassées en 2013. Elles démontraient une progression du Québec, tout en confirmant la constante d’un retard important.