Francis Joncas préfère brasser de la bière qu’administrer une microbrasserie.

Vente de Pit Caribou: un retour aux sources

CARLETON — «J’étais rendu là. C’était trop gros pour ma capacité de gérer. Il aurait fallu que je devienne un gestionnaire et je suis un gars de plancher. J’ai «boosté» les ventes et ça allait bien, mais j’étais seul aussi et je supportais plusieurs millions de dollars de dettes après avoir fait grossir la microbrasserie».

L’ex-propriétaire de Pit Caribou, la première microbrasserie gaspésienne, lance ainsi, à gros traits, les raisons qui l’ont incité au cours des dernières semaines à accepter l’offre d’achat de deux jeunes hommes d’affaires de la Baie-des-Chaleurs, Vincent Coderre et Jean-François Nellis.

C’est le côté artiste et créatif de Francis Joncas qui l’a emporté? «Oui, et avec 30 employés, on parle plus d’une moyenne entreprise que d’une petite à mon sens, et ça demande beaucoup d’administration. Je veux continuer à créer des bières et il aurait fallu que je sois vraiment ailleurs, en haut, dans un bureau», ajoute-t-il.

«Quand j’ai été approché par ces deux gars, des jeunes, je leur ai d’abord demandé s’ils savaient que ce n’était pas un salon de coiffure, mais j’ai vu qu’ils étaient sérieux et on s’est entendu sur un prix. Je suis content que la propriété reste en Gaspésie, pour les employés, mais aussi pour les Gaspésiens. Je le vois dans les réactions des gens», souligne Francis Joncas.

Les gens sont notamment nombreux à souligner dans les médias sociaux à quel point il est rassurant que l’acquisition de Pit Caribou soit réalisée par des Gaspésiens.

Fondée en 2007 par Francis Joncas et Benoit Couillard, Pit Caribou a montré la voie à cinq autres microbrasseries gaspésiennes ayant vu le jour dans les neuf années suivantes, le Naufrageur à Carleton, Auval à Val d’Espoir, Malbord à Sainte-Anne-des-Monts, Frontibus à Rivière-au-Renard et Cap Gaspé à Gaspé. Auval appartient à Benoit Couillard, l’associé de départ chez Pit Caribou. Il voulait lui aussi une microbrasserie de moindre taille, en 2014.

Fermentation spontanée

Depuis 2017, Francis Joncas mijotait son nouveau projet d’entreprise, Brett et Sauvage, où il continuera à faire de la bière, mais à partir de fermentation spontanée et de levures sauvages. «J’en fais déjà, mais c’est moins de 1 % des ventes de Pit Caribou», note-t-il.

Quand il a lancé la Perséides, sa bière à fermentation spontanée, à l’automne 2017, des amateurs ont formé d’impressionnantes files d’attente le matin où cette bière a été livrée dans une demi-douzaine de commerces spécialisés en produits de microbrasseries.

Francis Joncas venait alors de gagner une bataille d’un an pour obtenir de l’Agence canadienne d’inspection des aliments une clarification au sujet de la façon de collecter les levures, lors des premières étapes de préparation d’une bière. Il a été le premier à obtenir cette clarification au Canada.

S’appuyant sur de vieilles méthodes belges, il voulait s’assurer que «la main de l’homme» n’était pas obligatoire dans l’ajout de levures, qu’elles pouvaient être collectées dans l’air, comme il le faisait de façon artisanale dans un petit bâtiment situé près de la mer, à l’Anse-à-Beaufils, un arrondissement de Percé.

Les levures entrent par les ouvertures sans fenêtre du bâtiment, ouvertures munies simplement de filets pour empêcher les oiseaux d’entrer.

Qui continuera de jouer ce rôle innovateur à Pit Caribou? «Je serai encore là pendant trois ans et ce n’est pas seulement Francis Joncas qui crée à Pit Caribou. Tu as une équipe. Il y a des recettes de bières qui sortent d’ici et que je ne connais même pas», précise-t-il.

Il restera employé à temps complet de la microbrasserie pendant les trois prochains mois, avant de réduire graduellement ses heures jusqu’en 2022. 

«Je brasse encore mon moût chez Pit, avant de le transférer dans des cuves et des barils de chêne chez moi. On va continuer de faire affaire chez Pit Caribou», dit-il.

Malgré un certain mouvement d’acquisitions de microbrasseries par de grandes entreprises, Francis Joncas affiche de la confiance en l’avenir de la filière dans laquelle il évolue depuis 12 ans.

«Oui, ça va rester là pour ceux qui font de la bonne bière. C’est comme pour les fromages; tant qu’il y en aura des bons, les gens vont les acheter. Les microbrasseries sont peut-être 150 au Québec et elles ont 12 % de part de marché. Il restera aussi toujours du monde pour acheter les grandes marques commerciales, mais la part des microbrasseries augmente, doucement, mais elle augmente», dit-il.

C’est d’ailleurs vers une firme de taille intermédiaire, Boréale, que Francis Joncas s’était tourné après avoir pris la décision de vendre Pit Caribou, «mais ça n’a pas marché».

Il n’a pas besoin de financer les acheteurs de Pit Caribou. «Il y a un directeur de compte dans une institution financière et un contrôleur d’entreprise. Ils savaient où et comment trouver les fonds», note Francis Joncas, qui ne dévoile pas le montant de la transaction.

Vincent Coderre a effectivement huit ans d’expérience comme directeur de compte pour différentes institutions financières, dont Desjardins, alors que Jean-François Nellis est contrôleur chez Rail GD, un atelier de réparation de matériel ferroviaire sur une importante lancée. 

Tous deux âgés dans la jeune trentaine, MM. Coderre et Nellis cherchaient depuis deux ans à investir dans le domaine alimentaire en Gaspésie.