La pêche à la crevette ayant débuté avec 10 semaines de retard et les prix payés au débarquement étant à la baisse, la saison n’est comparable à aucune autre dans l’histoire, tant pour les pêcheurs que pour les industriels.
La pêche à la crevette ayant débuté avec 10 semaines de retard et les prix payés au débarquement étant à la baisse, la saison n’est comparable à aucune autre dans l’histoire, tant pour les pêcheurs que pour les industriels.

Une saison de pêche à la crevette comme aucune autre au Québec

Johanne Fournier
Johanne Fournier
Collaboration spéciale
MATANE — La pêche à la crevette ayant débuté avec dix semaines de retard et les prix payés au débarquement étant à la baisse, la saison n’est comparable à aucune autre dans l’histoire, tant pour les pêcheurs que pour les industriels. Si le contexte est difficile, la bonne nouvelle, c’est que la ressource est abondante. 

Malgré la conjoncture particulière, chacune des parties a mis de l’eau dans son vin, ce qui semble à la satisfaction de l’ensemble des acteurs concernés. Si l’entente sur les prix qui est survenue entre les pêcheurs et les industriels a permis de sauver la saison, elle ne passera cependant pas aux annales sur le plan commercial. 

«On va faire nos affaires les deux, mais il n’y a personne qui va faire les plus gros profits au monde», reconnaît le directeur général de l’Association québécoise de l’industrie de la pêche (AQIP), Jean-Paul Gagné. Il s’encourage toutefois en comparant avec le homard. «Le prix du homard a baissé sur le marché. Mais, on en a vendu comme jamais! Aux Îles-de-la-Madeleine, après sept semaines, on avait 1 million de livres de plus qu’à la même date l’année passée, qui était un record de tous les temps! […] Les poissonniers ont aussi battu des records.»

Les enjeux et les défis

Si les crevettiers étaient heureux de reprendre la mer, les enjeux et les défis de cette saison 2020 n’en sont pas moins grands et passeront certainement à l’histoire. Malgré tous les défis qu’aura posés cette saison, M. Gagné se réjouit qu’il y ait une pêche à la crevette et croit que les pêcheurs vont réussir à atteindre leur quota. 

Cependant, le spectre de la rentabilité financière et des pertes de revenus anticipés vient hanter les pêcheurs et les industriels. «Au prix qu’on a, il ne faut pas avoir trop de malchances, soulève le directeur de l’Office des pêcheurs de crevette du Grand Gaspé, Patrice Element. Au départ, il y a des coûts importants.» Selon lui, un voyage de pêche peut coûter plus de 10 000 $ de diesel, à part les autres dépenses comme l’épicerie et les salaires. «Il peut aussi y avoir de mauvaises surprises. Quand on brise un chalut, ça peut coûter plusieurs dizaines de milliers $. […] Ceux qui vont avoir ce genre de malchance ou de bris vont perdre de l’argent. Il faut qu’il ne leur arrive rien!»

Si cette saison n’est peut-être pas la plus rentable, il y a néanmoins une bonne nouvelle : la ressource est au rendez-vous. «Ça va très bien, confirme M. Element. Il y a beaucoup de crevettes, surtout dans la zone Anticosti.»

Une coalition interprovinciale formée de trois associations de pêcheurs et de six communautés autochtones réclame des mesures d’urgence auprès du fédéral, dont Pêches et Océans Canada. La coalition n’a obtenu aucune réponse, outre «une réponse partielle à l’extension de la subvention salariale qui n’a pas été faite pour le secteur des pêches, mais pour le Canada au complet», souligne Patrice Element, qui déplore le peu d’écoute de la ministre des Pêches et des Océans, Bernadette Jordan. La première requête, qui demandait d’éliminer le coût des permis de pêche pour cette saison, a accusé une fin de non-recevoir. 

Réactions d’Ottawa et de Québec

Dans une réponse par courriel, le cabinet de la ministre Jordan se dit conscient qu’en raison des impacts économiques mondiaux causés par la pandémie, 2020 est une année fort différente pour les pêches canadiennes. «C’est la raison pour laquelle notre gouvernement a investi plus d’un demi-milliard $ dans le secteur du poisson et des fruits de mer au cours des derniers mois grâce au nouveau Fonds canadien pour la stabilisation des produits de la mer ainsi qu’à la prestation et à la subvention aux pêcheurs», indique son attachée de presse, Jane Deeks. Ces derniers peuvent être utilisés par les pêcheurs pour aider à couvrir les dépenses, telles que les frais de licence. Tous les fonds de soutien que nous avons annoncés sont accessibles aux peuples autochtones sans exception, tant que la personne ou l’organisation répond aux critères.»

Mme Deeks assure que le ministère des Pêches et des Océans reconnaît que les gains obtenus par les pêcheurs pourraient ne pas être suffisants pour se qualifier à l’assurance-emploi. Pour combler cette lacune, elle rappelle que le premier ministre Justin Trudeau a annoncé que son gouvernement autorisera les propriétaires exploitants et certains pêcheurs à pouvoir faire une demande de prestations en fonction de leurs gains assurables des années précédentes. «Cette saison ne se déroulera pas comme d’habitude, mais nous sommes convaincus que les mesures que nous avons prises contribueront à assurer au secteur le soutien dont il a besoin à court terme, tout en se positionnant pour une forte reprise dans l’avenir», croit la porte-parole du cabinet de la ministre Jordan.

Du côté de Québec, le ministre de l’Agriculture, des Pêcheries et de l’Alimentation estime qu’il faut faire contre mauvaise fortune bon coeur. «Il y a quelques mois, tout le monde pensait qu’il n’y aurait pas de pêche et c’était la panique», tempère André Lamontagne. 

Le parlementaire a déposé auprès de son homologue fédérale une liste des demandes faisant consensus au Québec. L’exonération du coût lié au permis de pêche à la crevette en faisait partie. Mais, Bernadette Jordan lui a rappelé que plusieurs mesures et programmes mis en place par son gouvernement «font un bon travail». «Elle a dit qu’il y a le prêt de 40 000 $ qui peut compenser», ajoute M. Lamontagne. 

Le ministre avait promis qu’en situation de manque à gagner, l’aide de Québec serait là. «On a un programme qui s’appelle Protec-pêche, qui se déclenche quand c’est vraiment difficile et que les gens finissent pas ne pas faire leurs frais», précise M. Lamontagne. À son avis, ce programme est unique au Canada.

En comparant avec les pêches au crabe et au homard, le ministre Lamontagne croit que, malgré le contexte, le bilan de la pêche à la crevette sera lui aussi positif. «Dans le crabe, on attendait de grosses difficultés, puis ça a été une belle saison. Dans le homard, on est partis tard et, à part les enjeux de prix, les quantités étaient là, alors qu’il était question, un moment donné, qu’il n’y ait pas de saison de pêche. Sur le plan de la crevette, les captures vont bon train et la transformation va bien.»