La distillerie portera le nom de Stadaconé, parce que Jean-Pierre Allard (au centre), actionnaire majoritaire, et ses associés Jonathan Chrétien (à gauche) et Alexandre Thomas (à droite) ont décidé de miser sur le thème de la rencontre entre deux peuples.

Une distillerie dans Limoilou

L’ancien local de la 2e Rue, à Limoilou, que le Réseau de transport de la Capitale (RTC) utilisait pour loger ses tristement célèbres Écolobus, aura une nouvelle vie dès le mois de juin. La Distillerie Stadaconé y ouvrira ses portes pour produire trois types de gins artisanaux, un projet ambitieux né de l’esprit de Jean-Pierre Allard, ancien directeur de la technologie au Groupe Optel, qui espère à moyen terme produire plusieurs types de spiritueux dans son usine assortie d’une boutique spécialisée.

Stadaconé, parce que M. Allard, actionnaire majoritaire, et ses associés Alexandre Thomas et Jonathan Chrétien ont décidé de miser sur le thème de la rencontre entre deux peuples. «Nous sommes situés à 500 m du village iroquois de Stadaconé, dont les résidents ont rencontré Jacques Cartier, et nous sommes à mi-chemin de Stadaconé et du parc Cartier-Brébeuf, où l’explorateur s’était installé», indique M. Allard en entrevue avec Le Soleil.

La distillerie sera installée dans un local situé derrière le commerce Pneus Ratté. «C’est une partie d’un entrepôt de pneus qui était utilisé par le RTC et que nous allons transformer. Ce qui est bien, c’est que nous avons une capacité d’expansion, puisque Pneus Ratté peut entreposer ses pneus ailleurs si nous avons besoin de l’espace», poursuit celui qui a ratifié un bail de 10 ans avec une option de cinq ans.

Trois gins

«Nous allons commencer avec trois gins différents : l’un fabriqué à partir de fleurs du Québec, l’autre avec des plantes des sous-bois du Québec comme le thé du Labrador. Le troisième sera un peu un clin d’œil. Parce que Jacques Cartier souhaitait trouver la route des Indes, on s’est demandé ce qui serait arrivé s’il s’était rendu et on a créé un gin avec des épices asiatiques», indique M. Allard.

L’ingénieur en électronique de 43 ans avoue d’entrée de jeu que ses années passées à l’Université de Sherbrooke ont stimulé son intérêt pour l’industrie des spiritueux. «L’association étudiante de la faculté de génie avait été la première au Québec à signer un contrat avec la microbrasserie Unibroue plutôt qu’un des grands brasseurs que sont Molson et Labbat. C’est moi qui étais responsable de renouveler le contrat, alors j’étais très proche d’André Dion et Robert Charlebois et j’avais même acheté des actions de l’entreprise. J’aimais le côté thématique que M. Dion mettait dans l’entreprise. Ensuite, j’ai voyagé partout dans le monde et j’ai visité des tonnes de microbrasseries et distilleries. J’aimais le côté artistique de tout cela et c’est là que je me suis mis à rêver de distiller un jour», raconte-t-il.

Ainsi, quand Jean-Pierre Allard a quitté Optel pour lancer sa propre entreprise, la distillerie figurait parmi les cinq projets qui l’intéressaient le plus et c’est dans ce domaine que lui et ses associés, aussi des anciens d’Optel, ont décidé de tenter leur chance. Et pourquoi le gin? «Le gin est pour nous une première étape», explique celui qui voudrait aussi produire éventuellement du whisky, de la vodka, du rhum et de l’absinthe. «Le gin ne nécessite pas un aussi important fonds de roulement. En une semaine, il est prêt alors que pour le rhum, tu dois le laisser vieillir au moins un an et au moins trois ans dans le cas du whisky. Oui, on commencera à faire des barils de whisky de temps en temps, mais on ne peut pas faire juste ça au début, car on ne ferait pas un sou!», analyse-t-il.

Déjà apprécié

Le trio d’hommes d’affaires a même déjà tenu il y a quelques semaines une dégustation à l’aveugle de ses produits avec d’autres gins québécois pour 191 personnes. «Nous avons sorti nos trois meilleures recettes et nous les avons fait comparer au gin Saint-Laurent et au gin Canopée et deux de nos produits finissaient premier et deuxième ou premier et troisième aux tests», poursuit Jean-Pierre Allard. «Nous voulions un gin qui soit aussi bon pur qu’en cocktail et un “smooth gin” qui permette plus de créativité», poursuit-il. 

La Distillerie Stadaconé prévoit vendre 85 000 bouteilles de spiritueux pour un chiffre d’affaires de 1,2 million $ la première année. Alors que les produits seront écoulés d’abord sur le marché du Québec, les propriétaires de la distillerie ne cachent pas qu’ils s’intéressent aussi à moyen terme aux marchés ontarien et américain. «Nos produits seront au départ vendus à la Société des alcools du Québec ainsi qu’en boutique. Nous offrirons aussi des visites explicatives à nos clients afin de leur montrer comment on fabrique nos spiritueux», poursuit celui qui vise autant la clientèle locale que celle des touristes. «Nous sommes chanceux de pouvoir bénéficier d’un emplacement comme celui-là, proche de la concentration de population, car les distilleries ne peuvent s’établir que dans les parcs industriels de type 3 et c’est le seul parc à Québec à être installé dans un secteur comme celui-là», poursuit M. Allard.

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LES SPIRITUEUX QUÉBÉCOIS DE PLUS EN PLUS POPULAIRES

Pour Jean-Pierre Allard, la création d’une distillerie à Québec s’inscrit dans un certain âge d’or des spiritueux québécois où ceux-ci ont de plus en plus la cote.

«Présentement, il y a une quarantaine de distilleries au Québec et leurs ventes représentent 4,9 % du marché, alors il y a encore beaucoup de place pour l’augmentation», explique le copropriétaire de Distillerie Stadaconé. «De 2015 à 2016, les ventes de spiritueux québécois ont augmenté de 20 %, la même chose de 2016 à 2017 et de 27 % de 2017 à 2018. Nous sommes au niveau où étaient les microbrasseries il y a 20 ans alors qu’on sait que celles-ci ont connu une croissance importante au cours des deux dernières décennies.»

Les modifications à la loi qui ont permis aux distilleries de vendre leurs produits en boutique ont contribué à cet essor, mais M. Allard avoue qu’il considère encore que la bouchée que prend la Société des alcools du Québec dans les ventes de produits en boutique est un peu trop importante.

Grosse bouchée de la SAQ

«Par exemple, le gin que je vends 10 $ à la SAQ, elle y ajoute 335 % et le vend 43,50 $, ce qui inclut les taxes et les coûts de transport, entre autres. Je n’ai pas le droit de vendre moins cher que la SAQ en boutique, mais celle-ci prélève quand même un montant important sur les spiritueux vendus en boutique. Par exemple, le gin que je vends 43,50 $ en boutique, je dois donner 19,71 $ à la SAQ, mais je dois aussi payer les taxes et d’autres coûts. On n’est pas si loin des 33,50 $ que je laisse à la SAQ pour la vente en succursale!», analyse l’homme d’affaires. Ian Bussières