Aujourd'hui, Uber, Airbnb et cie font face aux critiques comme Napster en 2001. S'agit-il d'entreprises trop avant-gardistes pour leur époque?

Uber, Airbnb et cie: pirates ou corsaires?

Napster, vous vous souvenez? Un pionnier dans le domaine du partage de fichiers audios. L'entreprise américaine avait succombé devant ses détracteurs en 2001 à la suite d'un jugement des tribunaux. Malgré sa courte existence, le site a pavé la voie à d'autres programmes de partage, comme Spotify.
Aujourd'hui, Uber, Airbnb et cie font également face aux critiques. S'agit-il d'entreprises trop avant-gardistes pour leur époque? Voici l'opinion d'experts. 
Q Sur le plan de la législation provinciale, Québec accuse-t-elle un retard pour le développement numérique?
R «Uber et Airbnb sont des modèles qui transforment le capitalisme. Du coup, il le transforme par des comportements de piraterie. Au début, les pirates sont ceux qui inventent en dehors des règles. L'enjeu est de savoir si nous allons transformer les pirates en corsaires. Des gens reconnus par l'État», indique Olivier Germain, professeur au Département de management et technologie à l'École des sciences de la gestion de l'Université du Québec à Montréal. 
«Cela a été le cas dans l'industrie de la musique avec Napster. C'était une nouvelle formule [...] Il faut être capable de revoir les normes et les règles. Pour l'instant, les gouvernements ne sont pas dans la production de nouvelles règles. Ils souhaitent imposer les anciennes à de nouveaux modèles, notamment celles qui géraient le monopole des taxis. Ce n'est pas de l'accessibilité de l'innovation.»
Q Le modèle d'affaires d'Uber et d'Airbnb est-il viable avec des contraintes du gouvernement, comme l'imposition de taxes et d'une formation pour les chauffeurs? 
R «Lorsque ces entreprises s'installent dans un marché, l'objectif est de mettre en contact des personnes. Le modèle de revenus est conçu pour être optimal dans un monde sans réglementation. Uber n'a pas d'auto ou de garage. Les contraintes sont intolérables. Dans les frais d'opération d'Uber, il y a plus d'argent investi en publicité pour recruter des chauffeurs que des clients. C'est certain que lorsque tu dis à un chauffeur qu'il doit suivre une formation de 35 heures, il n'aime pas ça», souligne Jacques Nantel, professeur de marketing à HEC Montréal. 
«Pour moi, le Québec est en retard au niveau du commerce électronique, mais pas pour les plateformes collaboratives.»
Q Le gouvernement de Philippe Couillard doit-il refaire ses devoirs pour mieux soutenir le développement numérique?
R «Les politiciens de chaque province doivent se poser la question de ce qui est le mieux pour chaque société. Il est alors possible de créer de nouvelles règles et de garder les anciennes. Que ce soit lors de la révolution industrielle au XIXe siècle ou aujourd'hui avec les entreprises numériques, c'est à l'État de dire l'intérêt des sociétés. Toutefois, cela ne doit pas être mesuré par rapport à la relation avec une entreprise en particulier. Cela doit être un débat public», affirme Arnaud Anciaux, professeur à l'Université Laval.
Q Le géant du transport est-il une économie de partage ou est-il davantage axé sur le capitalisme?
R «Uber est une plateforme marchande qui instaure des relations classiques qui ne sont pas basées sur le partage entre les individus. Les chauffeurs sont dans une forme de salariat. Nous avons tendance à faire une extension du modèle de l'économie du partage à des modèles qui ne le sont pas. C'est davantage une réinvention des formes de l'organisation du travail», note Olivier Germain. 
«Aujourd'hui, n'importe qui peut marchandiser ses compétences. Il y a des modèles comme Uber à travers le monde pour entre autres le ménage et le repassage. Ce sont des formes de réinventions du travail via les technologies. 
Q Le départ d'Uber serait-il un recul pour les consommateurs et la société québécoise?
R «Ce qu'on ne mesure pas, c'est le fait qu'Uber a aussi inventé une clientèle. Nous sommes toujours en train de dire que c'est des voleurs de consommateurs de taxis. Mais ce sont des gens qui n'étaient pas satisfaits. Ils ont créé une demande. C'est aussi le cas pour Airbnb, des gens qui n'allaient jamais dans des hôtels», dit Olivier Germain. 
«Uber a aussi entraîné la création de nouvelles entreprises, comme Téo Taxi d'Alexandre Taillefer. Lorsqu'on remue un secteur, cela entraîne une adaptation. [...] Il y a des modèles dans l'économie de partage qui ont fonctionné par le passé, notamment en Europe avec le concept de covoiturage de BlaBlaCar».
Q Uber et Airbnb sont-elles des entreprises trop avant-gardistes pour leur époque?
R S'ils disparaissent, il va y avoir d'autres entreprises. À un certain moment, le ménage des règles devra se faire. Un jour, nous allons peut-être avoir un modèle construit à partir des échecs», avance Olivier Germain. 
«Il y a des avantages à utiliser Uber, mais le consommateur devra se demander un jour qui va payer les routes où Uber roule?», conclut Jacques Nantel.