Piratage informatique: dans l'oeil du chasseur

Les chasseurs de pirates sont aux aguets. L'industrie du film et de la musique paye les primes. Le secteur privé fournit les armes. Les cibles? Vous en faites peut-être partie...
Fait peu connu, une importante firme de chasseurs de pirates se cache à Montréal. «Nous sommes en plein coeur de la guerre aux pirates», confirme le Québécois Barry Logan, directeur de Canipre, une entreprise spécialisée dans la traque aux délinquants du Web.
Et la boîte ne manque pas de travail. «Le Canada est dans le top 3 mondial des endroits où le piratage est le plus extrême», explique-t-il en entrevue au Soleil. «La ville de Québec fait partie du portait, comme Vancouver, Montréal, Calgary et Toronto.» Barry Logan se souvient d'ailleurs d'avoir aidé à démanteler un pôle de pirates dans Sainte-Foy il y a quelques années.
Pour cet expert en surveillance informatique, les pirates sont légion. «En janvier, sur une période de 30 jours, j'ai dénombré 377 000 téléchargements illégaux pour un catalogue de 500 titres, des films de tous les jours. C'est un gros chiffre, et c'est vraiment le minimum», illustre-t-il.
Sauf que Canipre ne fait pas que générer de la statistique. Elle piège les pirates et transmet les informations à ses clients, les studios et les maisons de disques. «Il arrive, par exemple, que des films sortent plus tôt en France qu'au Québec, et ils se retrouvent alors sur le Web avant leur sortie. Ça cause de lourds dommages économiques aux studios.»
Mises en demeure
Épinglés, les internautes reçoivent souvent des mises en demeure. «C'est le client qui décide de la suite des choses», soutient Barry Logan. «Et il nous arrive aussi de transmettre des informations à la GRC [Gendarmerie royale du Canada].»
Ne vous précipitez pas pour autant pour effacer à tout prix cette unique chanson de Metallica téléchargée en 2003. «On vise surtout les utilisateurs intenses ou ceux qui font du piratage commercial.» La GRC n'aurait par ailleurs que peu d'intérêt envers les pirates sans envergure, estime Barry Logan.
Il dénonce en ce sens les poursuites abusives parfois évoquées dans les médias américains quand un simple internaute se fait réclamer des milliers de dollars en dommages pour avoir téléchargé un seul film. «Des poursuites du genre, on n'en voit pas au Canada ou au Québec. C'est une approche trop absurde.» Des dommages de quelques centaines de dollars sont parfois exigés, mais rarement des milliers.
Barry Logan croit aussi à la rééducation des pirates au lieu de la répression. «Il y a une manière de penser au Canada : si c'est sur Internet, je peux l'avoir. J'y ai droit. C'est faux. Il faut éduquer les gens et leur rappeler que le contenu téléchargé peut être illégal.»
Et à ceux voulant braver tout de même les longues-vues de Barry Logan : cachez-vous bien. «Nous avons des outils très sophistiqués pour surveiller les sites FTP, les torrents, les sites Web. Je dirais que 95 % des internautes québécois n'ont pas les connaissances informatiques nécessaires pour se cacher. Et si on arrive seulement à livrer un message sur les droits d'auteur à ce 95 %, on aura accompli quelque chose.»
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Vague de contestations
Les tentatives récentes des États pour contrer le piratage se sont heurtées à de nombreux obstacles et à de vives contestations.
SOPA
Le Stop Online Piracy Act (SOPA) a été présenté par un républicain à la Chambre des représentants des États-Unis. Le projet de loi aurait autorisé des représailles sévères envers les sites de partage délinquants, dont la suspension des revenus publicitaires et le blocage complet des adresses Web. Des manifestations et des boycottages ont eu lieu pour dénoncer le projet, et les sites pirates ont protesté en fermant temporairement leurs serveurs. Le républicain a retiré en 2012 son initiative légale devant le manque de consensus sur le sujet.
Protect IP
Un projet de loi similaire, mais proposé par un démocrate au Sénat américain. Encore une fois, les nombreuses manifestations virtuelles ont ébranlé les politiciens. Le projet portait atteinte à la vie privée, ont soutenu des détracteurs. Cette arme légale a elle aussi battu en retraite en 2012 dans l'attente d'un accord des parties.
Hadopi
Contrairement aux États-Unis, la France a réussi à créer en 2009 une véritable institution antipiratage, la Haute Autorité pour la diffusion des oeuvres et la protection des droits sur Internet (Hadopi). Sa mise en place a toutefois été houleuse et sa force de frappe a été affaiblie par le Conseil constitutionnel. L'an dernier, l'Hadopi a expédié plus d'un million de courriels à des pirates français. En trois ans, en dépit d'un budget annuel de 16 millions $, elle n'a réussi qu'à faire condamner un seul citoyen. L'internaute a dû payer une contravention de 200 $ pour avoir téléchargé illégalement de la musique.