Le premier ministre Justin Trudeau et sa ministre des Affaires étrangères, Chrystia Freeland, lors d'une conférence de presse visant à réagir aux tarifs douaniers imposés par les États-Unis.

Tarifs douaniers sur l’acier et l’aluminium: Ottawa réplique à Washington

OTTAWA — Ottawa sert à Washington sa propre médecine. Le gouvernement canadien a annoncé jeudi des mesures de représailles pour riposter aux tarifs douaniers imposés par les États-Unis sur l’acier et l’aluminium à compter de minuit jeudi soir.

Face à cette décision «inacceptable» de l’administration Trump, le Canada imposera des surtaxes et d’autres mesures similaires pouvant atteindre 16,6 milliards $ sur des produits de l’acier et de l’aluminium d’origine américaine, à des taux respectifs de 25 et 10%.

Les contre-mesures canadiennes, qui touchent aussi une flopée d’autres produits, prendront effet le 1er juillet 2018 et resteront en vigueur jusqu’à ce que les États-Unis éliminent les taxes punitives sur les exportations canadiennes décrétées jeudi matin.

«Soyons clairs: ces tarifs douaniers sont inacceptables [...] La décision d’aujourd’hui appartient entièrement à l’administration américaine», a déclaré le premier ministre Justin Trudeau en conférence de presse à Ottawa.

«Ça a été leur choix de commencer et d’imposer ces mesures inacceptables et donc, nous répondons. Comme je l’ai toujours dit très clairement au président Trump, nous allons toujours être là pour défendre les intérêts des Canadiens et des travailleurs canadiens», a-t-il ajouté.

À ses côtés, la ministre des Affaires étrangères, Chrystia Freeland, a fait valoir que la réplique miroir d’Ottawa «à une très mauvaise décision des États-Unis» était costaude, mais tout de même raisonnable.

«C’est le geste commercial le plus fort que le Canada a posé dans l’après-guerre. C’est une réponse très forte, c’est une réponse proportionnée, c’est parfaitement réciproque», a-t-elle argué en conférence de presse.

La ministre Freeland a aussi confirmé que le gouvernement canadien déposerait une plainte auprès de l’Organisation mondiale du commerce (OMC) «pour contester ces mesures américaines illégales et contre-productives».

La démarche sera faite en collaboration avec des pays membres de l’OMC «partageant la même vue, y compris l’Union européenne [UE]», a-t-elle précisé.

Le Canada y est allé de cette riposte quelques heures après que le secrétaire américain au Commerce, Wilbur Ross, eut annoncé que Washington imposerait des tarifs douaniers sur l’acier et l’aluminium du Canada, du Mexique et de l’UE à compter de minuit jeudi soir.

M. Ross a justifié leur imposition à Ottawa et Mexico en établissant un lien direct avec les pourparlers de l’Accord de libre-échange nord-américain (ALENA).

Le secrétaire Ross a soutenu que ces discussions prenaient «plus de temps que nous l’avions espéré» et qu’il n’y avait pas d’issue en vue. Il a affirmé que si les deux pays répliquaient avec des mesures de rétorsion, cela n’affecterait pas la capacité de poursuivre la renégociation.

Le Canada, le Mexique et l’UE avaient été exemptés des droits d’importation de 25% sur l’acier et de 10% sur l’aluminium lorsqu’ils ont été imposés pour la première fois en mars, mais ces exemptions expireront vendredi.

Réactions à Ottawa

Au Parti conservateur, le député Maxime Bernier, a regretté cette sanction américaine. «Une guerre commerciale, c’est jamais sain. Donc, ça n’aidera pas les consommateurs d’ici ou les consommateurs américains», a-t-il affirmé en mêlée de presse au parlement.

Son collègue Jacques Gourde est d’avis que le premier ministre doit «continuer à négocier, de [jouer] fair play et jouer encore le bon gars». En même temps, il s’est demandé «jusqu’à quel point qu’on peut avoir un poids avec le gouvernement américain» dans ce dossier.

De son côté, la députée néo-démocrate Karine Trudel — qui représente une circonscription où le secteur de l’aluminium en est un névralgique — a exhorté Justin Trudeau à s’envoler vers Washington immédiatement.

«Le premier ministre devrait prendre l’avion, devrait aller voir directement le président des États-Unis. Puis avoir vraiment une discussion d’homme à homme, sérieux, dans le blanc des yeux, et d’établir un plan d’action», a-t-elle lancé dans le foyer des Communes.

Gabriel Ste-Marie, de Québec debout, a pour sa part exigé du gouvernement fédéral qu’il ne laisse pas «l’aluminium en plan au profit de l’acier», car «l’aluminium c’est au Québec, c’est des milliers d’emplois», a-t-il souligné.

Les députés Trudel et Ste-Marie n’étaient pas prêts à aller jusqu’à réclamer une enveloppe d’aide pour les industries et leurs travailleurs qui seront affectés par les tarifs douaniers de l’administration Trump.

«Totalement illogique», dit Couillard

À l’Assemblée nationale, jeudi matin, on a sévèrement critiqué cette mesure punitive américaine, sans toutefois dire clairement quelle devrait être la riposte.

«C’est totalement illogique», a lâché le premier ministre Philippe Couillard.

«C’est une mauvaise décision pour les Américains. Ils viennent d’augmenter le coût de toute leur industrie manufacturière et de leur industrie de la défense», a-t-il regretté.

Sa ministre de l’Économie, Dominique Anglade, a promis que le gouvernement allait profiter d’une rencontre en marge du G7, lundi, pour «défendre bec et ongles les intérêts du Québec».

Elle a semblé plutôt tiède à l’idée que le gouvernement fédéral contre-attaque en frappant lui aussi de tarifs les exportations américaines.

«C’est une escalade lorsqu’on commence à aller dans ce sens-là. Le Québec n’a jamais été favorable à l’idée de répondre [au] protectionnisme en faisant du protectionnisme», a-t-elle offert.

«Mais je pense qu’il y a un message aussi qu’on doit envoyer aux Américains», a enchaîné la ministre Anglade.

G7 tendu à l’horizon

La décision de l’administration Trump risque d’assombrir considérablement les discussions au sommet du G7 qui s’ouvre samedi prochain à La Malbaie, dans la région de Charlevoix.

Le président risque de se retrouver isolé, avec autour de lui les dirigeants du Canada, de la France, de l’Allemagne, du Royaume-Uni, de l’Italie et les représentants de l’UE.

Le président de la Commission européenne, Jean-Claude Juncker, qui est l’un des invités du G7, s’est dit «préoccupé» face à cette décision.

«L’UE estime que ces tarifs unilatéraux des États-Unis sont injustifiés et contraires aux règles de l’Organisation mondiale du commerce», a-t-il réagi par voie de communiqué.

«Ceci est du protectionnisme, purement et simplement», a tranché M. Juncker, disant avoir travaillé étroitement depuis des mois avec Washington pour tenter de régler l’enjeu de la surcapacité dans le secteur de l’acier.

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DU YOGOURT AUX STYLOS

Exemples de marchandises qui pourraient être visées par une surtaxe de 25%:

- Fer et aciers non alliés en lingots ou autres formes primaires, dont des produits laminés, des barres et du fil.

- Aciers inoxydables en lingots ou autres formes primaires, dont des produits laminés, des barres et du fil.

- Autres aciers alliés en lingots ou autres formes primaires, dont des produits laminés, des barres et du fil.

- Tubes et tuyaux d’acier, dont ceux utilisés pour les oléoducs, gazoducs et autres.

Exemples de marchandises qui pourraient être visées par une surtaxe de 10%:

- Produits alimentaires, dont le yogourt, le café torréfié, certains plats cuisinés et des préparations en conserve.

- Produits du sucre et de sirop d’érable, dont le caramel, des sucreries sans cacao et des chocolats en tablettes, barres ou bâtons.

- Autres produits alimentaires, dont la pizza et quiche, concombres, confiture de fraises et diverses purées de fruits.

- Des condiments comme la sauce de soja, le ketchup, la moutarde préparée, les vinaigrettes et les sauces.

- Des préparations pour soupes, l’eau embouteillée et le whisky.

- Des produits d’hygiène personnelle, dont les laques pour cheveux, les crèmes de rasage, le savon et le papier hygiénique.

- Des produits d’entretien ménager comme ceux pour parfumer ou pour désodoriser les locaux et le détergent pour lave-vaisselle.

Une foule d’autres produits d’usage personnel, pour la maison ou pour l’extérieur, ainsi que de nombreux objets fabriqués en aluminium figurent aussi sur la liste publiée en ligne par le gouvernement fédéral.

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PEU DE SURPRISE, MAIS BEAUCOUP DE DÉCEPTION

Critiquée de toutes parts, la nouvelle salve de l’administration Trump à l’endroit des importations d’aluminium et d’acier a déclenché une série d’inquiétudes chez les différents représentants canadiens de ces secteurs.

Si les grands producteurs comme Rio Tinto Alcoa et Aluminerie Alouette — qui exploitent neuf alumineries au Québec — devraient pouvoir tirer leur épingle du jeu en dépit des sanctions à la frontière, le président de l’Association de l’aluminium du Canada (AAC), Jean Simard, s’inquiète pour les plus petits joueurs.

Plus de 1400 entreprises oeuvrent dans le domaine de la transformation de l’aluminium dans la province. Elles génèrent une partie des 10 000 emplois directs et 20 000 autres postes indirects rattachés à l’industrie du métal gris.

«On pourrait rapidement observer des effets», a prévenu M. Simard, au cours d’une entrevue téléphonique.

Selon l’Institut de la statistique du Québec (ISQ), de 2016 à 2017, les exportations québécoises d’aluminium ont bondi de 27% pour s’établir à 6,1 milliards $ — un sommet en près de 10 ans.

D’après M. Simard, les Américains ont consommé 5,5 millions de tonnes d’aluminium l’an dernier alors que leur production domestique n’a été que de 700 000 tonnes. Les États-Unis se sont principalement approvisionnés auprès du Canada.

Voici quelques répercussions des décisions prises par Washington:

Beaucoup de pression

Comme les grands producteurs, beaucoup de transformateurs font des affaires aux États-Unis et une taxe de 10% à la frontière risque de leur compliquer la tâche rapidement, craint le président de l’AAC.

«Leur marge bénéficiaire n’est pas élevée, a dit M. Simard. Ils n’ont pas tous les reins assez solides pour absorber les tarifs. Certains auront de la difficulté à se tirer d’affaires. C’est une question de semaines ou de mois.»

Une diminution du nombre de transformateurs au Québec finirait également par avoir des répercussions sur les grands producteurs, a prévenu le président de l’AAC, puisque ces derniers représentent entre «10 et 30%» de leur marché.

Établi à Chicoutimi, le Groupe Sotrem-Maltech, qui génère des recettes annuelles d’environ 200 millions $ et qui compte 60% de ses clients au sud de la frontière, fait partie des entreprises inquiètes.

«Nos marges sont environ de 5%, a expliqué son président, Michel Boudreault. Si nos clients américains ne veulent pas absorber la nouvelle taxe et qu’ils pensent qu’on va l’assumer, c’est impossible. Il n’y a aucune PME qui peut assumer cela.»

Le dirigeant de la société, également propriétaire de Shawinigan Aluminium, a indiqué qu’il s’affairait à contacter certains clients pour prévenir qu’il sera difficile de respecter les prix pour certains contrats.

Toutefois, les négociations risquent d’être difficiles, a précisé M. Boudreault, soulignant que peu de sociétés américaines étaient ouvertes à assumer le tarif frontalier.

Chaîne d’approvisionnement touchée:

Sans changement, des effets négatifs risquent de s’observer après quelques semaines sur la chaîne d’approvisionnement canado-américaine de l’aluminium, croit le président de l’AAC.

«Il va être de plus en plus nécessaire pour les consommateurs industriels d’aluminium de revoir leur source d’approvisionnement pour tenter d’avoir accès à du métal qui ne sera pas frappé par des tarifs», a expliqué M. Simard.

Celui-ci n’anticipe pas de mises à pied à court terme chez ses membres pour l’instant. Le président de l’AAC ne s’attend pas nécessairement à ce que l’application des tarifs puisse traîner en longueur.

Néanmoins, il pourrait y avoir des répercussions si les taxes frontalières devaient être en vigueur à plus long terme, estime l’économiste au Mouvement Desjardins, Karine Bergevin.

«Cela pourrait inciter certaines compagnies à se poser des questions sur leurs investissements et l’organisation de leur chaîne de production, a-t-elle expliqué, au cours d’un entretien téléphonique. Cela pourrait prendre des années avant qu’une décision soit prise.»

Un prix en hausse

En dépit des tarifs, la demande d’aluminium ne devrait pas fléchir aux États-Unis, croit Mme Bergevin, puisqu’il est difficile pour des producteurs automobiles, par exemple, de remplacer ce métal.

«Le tarif risque tout simplement de se déplacer dans le prix, comme ça été le cas avec le conflit du bois d’oeuvre», a-t-elle expliqué.

Sur les marchés, la tonne d’aluminium se négociait, jeudi après-midi, à 2259 $US.

Une flambée des prix pourrait finir par se refléter sur le prix des biens de consommation, croient M. Simard et Mme Bergevin, bien qu’il soit difficile pour l’instant de quantifier les augmentations.

«Tout est tellement relié, a rappelé l’économiste au Mouvement Desjardins. On exporte l’aluminium vers les États-Unis, où la matière première est transformée avant de revenir chez nous dans un produit de consommation. Il y a une chance que les prix puissent grimper.

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L'INDUSTRIE EN CHIFFRES

  • Quelque 10 000 emplois directs et 20 000 emplois indirects.
  • Le Québec compte neuf des 10 alumineries au Canada.
  • En plus des grands transformateurs, plus de 1400 entreprises sont actives dans le domaine de la transformation.